table ronde - de g. à dr. P.Grosjean, Th.Laffineur, P.Simoens, V.Leclercq, S.Kempeneers, J-N.Capart, L.Schuiten

Aménagements urbains: la ville et le végétal

Écrit par Thierry Laffineur le 14 juillet 2014

Table ronde de l'Essentielle Immo

En Europe, une très large majorité de la population (80%) vit en zone urbaine.  Les villes sont donc une nécessité économique vitale et les flux migratoires restent influencés par leur pouvoir d’attraction. Or, si l’urbanisme, longtemps marqué par la Charte d’Athènes et Le Corbusier a réduit les aménagements paysagers à de simples lieux souvent sans âme et simplement 'verdurisés' , la demande sociétale et l’importance du sentiment de bien-être, poussent à repenser les aménagements et à tisser des liens entre l’urbain et le végétal.
Comment ?

Cette question en appelle d'autres dont celle du rôle des paysagistes et de leur approche de la ville en vue d' établir une nouvelle relation entre l'homme et son environnement naturel. Par ailleurs, comment appréhender le rapport espaces publics et espaces privés et intégrer les 'espaces verts' dans l'équation économique d'un développement urbain ?  Enfin,  2014 est "l'Année de Flore", quelles retombées en attendre ? 

table ronde - de g. à dr. P.Grosjean, Th.Laffineur, P.Simoens, V.Leclercq, S.Kempeneers, J-N.Capart, L.SchuitenPour y répondre, la présente table ronde réunissait:

  • Pascal Simoens - Urbaniste architecte - Professeur architecture et urbanisme - Université de Mons
  • Luc Schuiten - Architecte et dessinateur
  • Jean-Noël Capart - Architecte paysagiste
  • Serge Kempeneers - Directeur division espaces verts - Bruxelles environnement
  • Paul Grosjean - Porte-parole de 'L'Année de Flore'

Quelle approche de la ville différencie les architectes et les paysagistes (ou 'urban designers' ) ?

S.Kempeneers. Si les architectes et promoteurs construisent des objets 'finis' (immeubles peu voire non modifiés au cours de leur existence ou période d'amortissement) selon une finalité principalement économique, le rôle de l'architecte paysagiste ne peut, comme c'est trop souvent le cas, se limiter à la mise en valeur du construit par un décor végétal (couleurs,  choix des plantes, hauteur et feuillage).


Son intervention doit être celle d'un 'écologue' (à distinguer d'un écologiste), à savoir un 'ingénieur des paysages' dont l'approche, appuyée sur la  biologie, l'hydrologie, l'écologie, etc., vise à créer une 'infrastructure verte et bleue' dans ce qu'elle a d'intégrant. Il s'agit donc de prendre en considération les aspects relevant autant de l'esthétique que de la biodiversité, de la réduction des pollutions, de l'augmentation du confort climatique local, etc. On s'éloigne là de la simple dimension de décor pour entrer dans celles des fonctions du végétal au regard de la qualité de vie urbaine.

P.Simoens. Cela signifie aussi qu'avant de 'faire du paysage', il convient de disposer d'une connaissance de la plante. A Charleroi, la rénovation des quais de la Sambre plantés de bouleaux a ignoré ce principe... et ses conséquences : les bouleaux sont particulièrement allergènes !


Pour revenir aux différences entre approche d'un architecte et d'un paysagiste, on peut la résumer simplement :
L'architecte (il répond à une commande) débute par un coup de crayon et finit avec un tableur. Le paysagiste fait l'inverse : il commence avec tableur (diagnostic) et finit avec un dessin. En cela, il est plus proche de l'urbaniste.

... comme un arbre dans la ville

S.Kempeneers. Parler d'arbres en ville est une problématique complexe pour plusieurs raisons. D'une part, le citoyen s'attache aux plantations (cfr.: à Bruxelles, la polémique récente autour des arbres de l'avenue du Port). D'autre part, si l'habitant (citadin) ne souhaite pas de perturbation forte de son environnement proche, le gestionnaire des espaces verts gère du vivant dont l'évolution est permanente. Pour reprendre l'exemple du bouleau - espèce pionnière dont la longévité n'excède pas 40 ans - celui-ci planté dans un milieu difficile dépérira au terme de 20 ans et entraînera ipso facto son abattage et donc une modification de l'environnement. Cette réalité demande d'agir en conséquence : planter d'autres espèces plus résistantes (p.ex.: charme) et assumer leur remplacement après 40 à 50 ans.


Par ailleurs, nous sommes désormais confrontés au phénomène des plantes invasives et des maladies (cryptogamiques/ bactériologiques) qu'elles véhiculent, nous obligeant à couper nombre de chênes, ormes et marronniers (ceux des étangs d'Ixelles sont quasi morts).

Si l'aménagement des espaces publics requiert donc des professionnels disposant de connaissances/ compétences multiples (quelles espèces, quels sols au regard de la perméabilité...), il suppose aussi une participation du public dès la genèse du projet, condition sine qua non de son acceptation et de son respect. Tout aménagement devra donc initialement procéder d'une dimension sociologique (type de quartier et d'habitants) permettant de créer des dynamiques entre le programme envisagé et son acceptation/appropriation par l'utilisateur (habitant).  


Ainsi à Bruxelles, la zone du canal en pleine reconversion, doit faire l'objet d'une étude prospective dont l'une des questions 'Qui habitera cet endroit ?' permettra de définir à quelle demande doit répondre l'espace public et donc de l'agencer en conséquence. Si nous priorisons les choses, la réflexion ne doit pas débuter par les typologies d'immeubles à construire mais par celle des espaces verts publics à aménager : valoriser la zone - facteur d'attractivité d'habitants - doit donc précéder toute construction.

Utiliser les espaces interstitiels

Comment associer les professions de l'immobilier  et celles de l'urbanisme au sein de projets d'aménagement et quels exemples citer ?

P.Simoens. Cela relève d'une stratégie urbaine, non d'un paysagiste. La High Line (*) à New York , inspirée par le modèle parisien de la promenade plantée Opéra Bastille, l'illustre. A la question des pouvoirs publics de New York du quoi faire de ce 'tas de ferrailles', la réponse fut de proposer une revitalisation urbaine par la création d'un espace public de qualité utilisant les infrastructures existantes. Nombre de bâtiments en bordure de cet axe, qui jusqu'alors n'intéressaient aucun promoteur - faute de cet espace public majeur- ont alors été rénovés, densifiés et revalorisés.   

 

S.Kempeneers. Nous sommes bien là dans le cadre d'une gestion écologique de la ville : rien n'a été détruit et tout a été utilisé pour accroître les superficies 'vertes' accessibles (aux habitants) sans nuire aux activités qui se déroulent sous cet espace suspendu. Notons que la même logique s'applique aux potagers en toiture.


Soulignons également que la High Line est un espace interstitiel. Or, parmi les éléments sur lesquels les villes européennes denses doivent travailler, les interstices - dont les petites friches - constituent un point d'ancrage fort du développement d'infrastructures publiques vertes/bleues. Cette réflexion procède d'un raisonnement : dans le cas d'un maillage urbain, plutôt que de disposer de parcs disséminés reliés par des 'lignes sans âmes', faisons de ces lignes des structures vertes/bleues, en mobilisant notamment les interstices.

Espaces publics de qualité: où et comment

A Bruxelles, quid des projets de couverture de la petite ceinture (Toison d'Or) et des aménagements piétonniers des boulevards du Centre?

S.Kempeneers. Dans le cas des boulevards du Centre, les changements sont minimes :  on transforme une voirie en espace public, on en modifie le revêtement et l'organisation et on 'chasse' une fonction (automobile).

Sur  l'espace Toison d'Or, c'est différent (plus onéreux et compliqué) : on couvre une voirie importante pour y développer un espace commercial dense.


Mentionnons également un troisième projet : la couverture du Blvd Victoria Regina qui permettrait de reconnecter le Jardin Botanique au pentagone via le Blvd. Pacheco.
Aujourd'hui, dans toutes les villes, de telles interventions sont comprises et acceptées en ce qu'elles permettent la 'disparition' (par recouvrement) de voiries au profit d'espaces publics de qualité sur lesquels prennent ensuite place des logements et commerces. Le budget de telles infrastructures étant important la bonne question est celle du 'où agir au regard du développement harmonieux/efficace de la ville ?'  

Le principal challenge de la capitale (via e.a. Bruxelles Environnement) est d'améliorer la qualité de son espace public afin de (ré)attirer des habitants et, en conséquence, réduire le phénomène de navettes. Le principe de l'échange voiture de société >< bonus logement (notamment évoqué par Didier Reynders - voir Essentielle Immo du 10/05) participe de cette logique.


En effet, pour être efficace une ville doit atteindre un certain niveau de densité (meilleur amortissement des voiries, réseaux énergétiques, transports publics...). Or, comparée à Londres ou Paris, Bruxelles en est loin (60 habitants /ha >< 180 habitants/ha) mais l'accroître doit répondre de 2 conditions :

  • se situer aux bons endroits, c.-à-d. là où les réseaux seront les plus économes ou efficaces;
  • ne fasse pas l'impasse sur la qualité des espaces publics et donc l'insertion d'espaces verts/bleus (travail de l'urbaniste et du paysagiste).

P.Simoens. En matière de densification, Bruxelles peut facilement absorber 300.000 habitants supplémentaires. Par exemple en rehaussant des immeubles de 1 ou 2 étages dans certains ilots ou en construisant du logement sur des surfaces commerciales (elles n'occupent généralement qu'un rez, etc.).
Quant au problème des voitures (et navetteurs), il doit s'envisager au regard de plusieurs éléments :

  • pour beaucoup de jeunes aujourd'hui, la priorité est moins d'obtenir un permis de conduire (et une voiture) qu'un travail.
  • au regard des régions, les constructions péri-urbaines et la disparition des services locaux (ex.: hôpitaux, services de proximité) fait de la voiture de société (inscrite dans le paquet salarial) un 'mal nécessaire'. Les voitures de société sont donc moins un problème pour les urbains que pour les péri-urbains.

Un mur végétal pour Diogène(s)

Illustration Luc SchuitenL.Schuiten. Au vu des multiples espaces interstitiels urbains qui ont déstructuré la ville - notamment par la multiplicité des accès automobiles, un des concepts proposés est de refaire de ces petits espaces abandonnés (voire des chancres) des refuges pour les 'accidentés de la vie ou de la ville' étiquetés 'SDF' mais que j'appelle des 'Diogènes'.


Au sein de ces micro-espaces - déjà quasi naturellement transformés en refuges informels pour sans abris (= essentiellement en centre-ville et à proximité des noeuds de communication) - à la fois trop petits ou trop mal localisés (Ex.: 25m² en coin de mur aveugle) pour intéresser une promotion, il s'agit de réintroduire une présence végétale et humaine, via notamment la création de jardins verticaux (mur végétal) et d'habitats 100% 'bio' (Ex.: éléments en terre/paille préfabriqués). Un tel processus - des projets sont à l'étude pour toutes les villes - agit à 2 niveaux : en restructurant de tels espaces, on restructure ceux qui y demeurent. En d'autres mots, on permet à l'humain de se reconstruire (se revaloriser) en revalorisant un lieu sinon 'mort'... Voir notamment le Projet cascade.

Une bible verte...

J-N.Capart. Il existe une bible des aménagements paysagers. Ecrite par Charles Waldheim (2006), elle s'intitule 'Landscape Urbanism' et explique notamment que durant des décennies, nous avons fait fausse route en produisant de mauvaises métropoles (pollution, circulation, mal-être...). Pourquoi ? 

 

Parce que celles-ci émanent de réflexions trop marquées par une ingénierie rationnelle (construire des infrastructures ferroviaires, des routes, des tunnels...) alors que le point essentiel devait être le paysage et le biotope.
Il s'agit de comprendre que le paysage, l'éco-système et la géographie sont les éléments sur lesquels et avec lesquels organiser le territoire (et non l'inverse en les détruisant). Certes on ne fera pas de 'Projet Urbain' à Bruxelles comme à Bangkok mais les concepts prévalent.

 

Ainsi à Bruxelles, ces concepts s'appliquent dès lors qu'on ne considère plus les seules 19 communes mais la métropolisation de la cité englobant pour partie des espaces du Brabant wallon et flamand. Un travail récent sur la vallée de la Pede (périphérie ouest de Bruxelles) montre qu'il existe là des vallées dont la vocation agricole doit être conservée, non seulement pour la qualité de son paysage mais aussi pour ses ressources en eau, sa production maraîchère (ferme urbaine), etc.

L'exemple du parc de la Deule (700 ha à Lille - France) est révélateur de cette approche dont l'un des crédos consiste à 'garder ce qui est important'. Exemple : la bonne terre agricole étant dans les vallées, il s'agira donc de construire la ville autre part (sur les coteaux). Notons également que les 'sanctions actuelles' (inondations et autres glissements de terrains) viennent essentiellement d'un urbanisme négligeant ces préceptes.
Construire des immeubles écologiques entourés de magnifiques jardins ne sert à rien si on ne tient pas compte du biotope/paysage à respecter. Exemple : comprendre qu'un parc peut/doit aussi être un bassin d'orage (zone inondable) pour assurer à la ville sa résilience face aux risques d'inondation (Ex.: le site Boch à La Louvière).

Année de flore : signes extérieurs de richesse 

Quels objectifs et retombées escomptés de l'Année de Flore ?

P.Grosjean. L'objectif est de permettre aux citoyens de (re)découvrir l'impressionnant patrimoine des parcs et jardins historiques dont le Jardin Botanique, sachant que Bruxelles fut, sous l'influence de Léopold I entre 1830 et 1865, l'une des capitales mondiales de l'horticulture. Cette position privilégiée trouve son explication dans le fait que dans la jeune Belgique de l'époque, les signes extérieurs de richesse consistaient, entre autres, à détenir des plantes rares provenant de tous les continents.

Si cet engouement fut à la base d'importantes  activités (économiques, artistiques...), il a aussi permis l'émergence de recherches, d'un savoir-faire et de compétences horticoles internationalement reconnues. Faire connaître ce patrimoine - Bruxelles est riche de ses parcs et jardins - c'est aussi le défendre.  

J-N.Capart. La richesse, la connaissance et le savoir-faire horticole de la Belgique repose aussi sur la diversité des espèces. L'une des erreurs des écologistes consiste à ne vouloir utiliser que des plantes natives. Si tel avait toujours été le cas, nous n'aurions pas de platanes (importés en Gaule par Pline le jeune !). Cela ne signifie pas de planter des érables rouges dans les campagnes ou une espèce exotique dans les fagnes mais qu'il doit exister des lieux de préservation et conservation de ce patrimoine.

S.Kempeneers. Dans une ville, un parc est un patrimoine autant philosophique que culturel et écologique. Ainsi l'Arboretum de Laeken, consacré aux différentes espèces de l'hémisphère nord, poursuivait l'idée d'une (ré)introduction de divers arbres en vue d'accroître et d'améliorer la production de bois. Projetée dans l'espace public, la mise en oeuvre d'une diversité végétale - en opposition avec les recommandations de certains textes législatifs - est un vecteur de connaissance de la biodiversité et de sa valeur.

Optimisme...

Quelle attitude - optimisme-pessimisme - face au futur du rapport ville - végétal ?

S.Kempeneers. Optimiste parce qu'existe une prise de conscience de la population (un mouvement est amorcé) - traduite par plusieurs initiatives.

 

J-N.Capart. Optimiste. D'une part, il existe - depuis une dizaine d'années - un indéniable engouement de la population vers un 'retour au jardin' ou un 'contact avec la nature' et, d'autre part, on relève une meilleure connaissance et appréciation du métier de paysagiste. Ajoutons enfin que la Commission des Monuments et Sites est désormais très sensible à la problématique végétale.

 

P.Simoens. Optimiste. La prise de conscience de la valeur du paysage (ou de la nécessité de l'améliorer) est une réalité. Reste, pour atteindre cet objectif, à ne pas faire de mauvais amalgames entre les différents métiers : architectes, urbanistes, paysagistes.  

 

P.Grosjean. Nous ne pouvons être qu'optimistes. En témoigne l'organisation des 'balades de flore' durant cet été.

 

Photos: Jean-Christophe Guillaume.

Illustration Diogène: Luc Schuiten.

Paru dans l'Essentielle Immo, juillet 2014.

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