Essentielle Immo de novembre 2013 : architecte André Jacqmain

Architecture: André Jacqmain

Écrit par Renaud Chaudoir le 9 novembre 2013

Un trajet plein de surprises

Nonante ans et des poussières, André Jacqmain a pris sa retraite il y a déjà quelques années. Pourtant, sa présence, ses idées et son verbe continuent d’animer l’Atelier d’architecture de Genval qu’il a fondé en 1967. Rencontre avec une référence de l’architecture belge.

Essentielle Immo de novembre 2013 : architecte André Jacqmain« L’atelier fonctionne encore toujours comme au moment de sa création, dans un esprit d’équipe qui soude ses membre mais qui recherche aussi des collaborations ponctuelles avec d’autres bureaux ou professionnels spécialisés dans des techniques ou disciplines qui viennent enrichir le projet. »

 

Dans la petite salle de réunion du bureau, André Jacqmain est celui qui mène la conversation, entouré et écouté avec respect par deux architectes associés, Chantal d’Udekem d’Acoz et Bernard Lizin. Malgré l’ampleur et la diversité des projets, l’atelier est resté à échelle humaine, regroupant une quinzaine de membres unis par le travail et la vie du bureau, comme en témoignent les joyeux déjeuners partagés quotidiennement par toute l’équipe. C’est peut-être le seul bureau d’architecture qui compte un chef dans son personnel ! Cet esprit d’atelier comme lieu d’expression de pulsions créatives est resté cher à André Jacqmain depuis l’expérience des ateliers de Groenhove et du Marais, où il côtoya des artistes tels que Strebelle, Olyffe, Alechinsky et bien d’autres…

 

Certes, l’ambiance euphorique des déjeuners au soleil de Genval dans les années 80-90 a fléchi d’un cran. La crise a frappé le marché et l’Atelier en a fait les frais, comme tant d’autres.

 

Pommes cuites

L’œuvre d’André Jacqmain couvre au moins 60 années et embrasse plusieurs périodes, plusieurs courants. C’est durant la guerre qu’il accomplit ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, suivant l’enseignement d’Henri Lacoste. Si l’influence de ce dernier a bien sûr marqué le jeune Jacqmain –une vision poétique fascinée par l’histoire médiévale et le merveilleux oriental- c’est surtout de la soupe et de la pomme cuite qui permettait aux étudiants de tenir le coup dans une salle de classe où ils étaient « confinés » qu’il se souvient aujourd’hui. C’était un autre temps.

 

Le droit de raturer

Dans la longue carrière de Jacqmain, la fondation de l’atelier de la rue de la pépinière avec Jules Wabbes fut une étape décisive. Le Foncolin, leur premier immeuble d’envergure, est livré en 1958, fruit d’une amicale collaboration entre l’architecte et le créateur de mobilier. Architecture et design partagent cette aspiration à l’innovation et à la qualité. Aujourd’hui encore, on évoque le Foncolin comme un manifeste formel et technique de l’architecture des années 50, où les techniques avant-gardistes s’accompagnaient d’un grand souci de qualité et de sophistication des matériaux. Constituées d'éléments préfabriqués en béton, les façades se paraient de garde-corps en chêne et en bronze. A l’intérieur, toutes les menuiseries étaient exécutées en mutényé, le parquet en wengé et la quincaillerie en bronze. « Jamais je ne voudrais refaire ce genre de chose aujourd’hui, » déclare Jacqmain. « Tous ces éléments modulaires, répétitifs, quel ennui ! » Lorsqu’il y repense aujourd’hui, c’est avant tout le souvenir d’une époque et d’un esprit qui resurgit : « Il y a tellement d'amitiés dans cet immeuble. C'est tout un pan de ma vie qui remonte à la surface. Dans l'ensemble de ma carrière, c'est le seul bâtiment où l'on n’a jamais parlé d'argent. Pour toutes ces raisons, il y a beaucoup d'émotion (…) » confiait Jacqmain à Daniel Couvreur (Le Soir, 26 septembre 2000). Conçu à l’origine pour le Fonds colonial des Invalidités, le bâtiment est revendu en 1960, au lendemain de l'indépendance du Congo. Il est alors réaménagé sans respect pour la qualité de sa conception, ses boiseries sont remplacées suite au traumatisme de l’incendie de l’Innovation et il tombe lentement en désuétude.

 

Restaurer et adapter le navire aux nouvelles normes de confort et de performances énergétiques était une folie bien trop coûteuse, en l’absence de subsides. L’idée d’une reconstruction à l’identique avait bien été abordée mais heureusement abandonnée aussitôt. Aussi, l’immeuble est rasé et un nouvel édifice y voit le jour, signé par André Jacqmain lui-même. Et abondamment critiqué. De son côté, l’architecte n’a cessé de plaider, depuis, pour le droit de l’artiste à sacrifier, de raturer sa propre œuvre. Et pourtant, au cours de cet entretien privilégié, Jacqmain murmure : « Aujourd’hui je le regrette ». C’est dit.

 

Essentielle Immo de novembre 2013 : GlaverbelForm follows fiasco

A l’écoute de son époque, André Jacqmain se fera l’écho des mouvements de son temps. Il suit la vague, jusqu’à renier, même implicitement, le « brutalisme » qu’il a pourtant défendu avec conviction du Foncolin au restaurant du Sart Tilman à Liège. Comme de nombreux architectes, il a palpé les limites du modernisme. Les premières critiques des diktats fonctionnalistes font leur apparition à la fin des années 60, à l’époque où Jacqmain termine le Glaverbel. Ainsi, l’étude, Complexity and contradiction in architecture publiée en 1966 par l’architecte américain Robert Venturi annonce la fin du modernisme et de l’ascétisme, voire du brutalisme, en plaidant pour une nécessaire complexité en architecture. Sans nuire à la fonction, celle-ci confère à l'oeuvre une ambiguïté enrichissante, à la fois résultat et moyen d'expression.

 

Mais c’est surtout dans les années 70 que les dissidents du modernisme formulent clairement leur positionnement, comme en témoigne Le langage de l'architecture postmoderne, rédigé par Charles Jencks en 1977. Celui-ci réinscrit l'architecture dans le fil d'une histoire générale des mouvements artistiques et incite à recourir à des compositions et motifs empruntés au passé. L’année suivante, Peter Blake publie Form follows fiasco qui parodie la célèbre formule de Louis Sullivan.  Toutes ces références constituent le contexte dans lequel continue à évoluer l’architecte André Jacqmain. Après avoir signé quelques-uns des plus emblématiques projets modernistes en Belgique, il lui tourne le dos et s’engage dans une architecture beaucoup plus ornementée, plus lyrique, plus « habillée ». Un revirement que l’on voit se produire chez d’autres architectes comme l’américain Philip Johnson, brillant exemple qui s’illustra tant dans le fonctionnalisme que dans le postmodernisme.

 

Collages humoristiques

Fondé par André Jacqmain en 1967, l’Atelier de Genval a livré de nombreux bâtiments emblématiques du postmodernisme dans les années 80 et 90. A commencer par les deux immeubles de la place Stéphanie, qui expriment leur attachement à l’ornementation avec une combinaison de marbre, pierre, bronze et acier inoxydable. Dans cette veine, mentionnons encore cet ensemble de bureaux pour la Communauté flamande à côté de la Cathédrale (1988), les bureaux de CIB (1989), le siège d’Euroclear (1992), le siège du Parlement européen (1997).  Si le qualificatif de « postmoderne » fait souvent grincer des dents, Jacqmain, lui, le revendique sans ambiguïté et s’en amuse avec malice : « Oui certains de mes projets sont postmodernes dans le sens où j’ai fait des patchworks d’éléments repiqués dans le répertoire du classicisme. J’ai fait des collages. Mais des collages humoristiques. Il n’y a pas beaucoup d’humour en architecture… » Dans sa communication officielle, l’Atelier d’architecture de Genval préfère parler de « lyrisme » pour qualifier son style et la production des années 90 et 2000. Cette notion de lyrisme, Jacqmain la définit comme « la liberté de se laisser aller à une expression ». C’est ainsi qu’il faudrait interpréter les projets plus récents parmi lesquels l’ensemble de bureaux Green Square, le siège administratif BMS, l’espace Meeus, l’hôtel Conrad, le Dolce et bien d’autres.

 

Cette liberté d’expression reste cependant toute relative dans la mesure où la plupart des projets menés par l’Atelier de Genval sont des projets de promotion. Les critères dictés par ce type de maître d’ouvrage et l’absence de contacts avec l’utilisateur final conditionnent bien entendu la création architecturale. « Pourtant, insistent Bernard Lizin et Chantal d’Udekem d’Acoz, administrateurs architectes associés, même si on nous impose souvent le même type de modulation et des normes sans cesse plus exigeantes et précises, l’expression de la façade sera à chaque fois unique. En outre, les promoteurs ont évolué. »

 

Essentielle Immo de novembre 2013 : Glaverbel

Quand le confort embête

Aujourd’hui, André Jacqmain rejoint régulièrement la jeune garde de l’atelier et jette sur l’époque un regard sans concession. Pourtant, il ne peut se défendre d’une certaine empathie ou d’une curiosité envers la relève. «  Je me sens à la fois intrigué et distant », résume-t-il. « Ici, on fonctionne toujours de la même façon qu’auparavant. Pourtant, notre monde a subi des mutations profondes. L’évolution technologique a pris énormément d’ampleur mais pour moi, elle a entraîné un appauvrissement de l’imagination. Elle pousse à construire partout la même chose. Les architectes d’aujourd’hui ne savent plus dessiner. Or, l’imagination passe par le trait, pas par la machine. » Cette foi dans l’imagination, ses collaborateurs la partagent, même si l’atelier s’est bien évidemment doté des outils de son époque.

 

Aujourd’hui, l’Atelier planche sur divers projets, dont une tour de bureaux à Bruxelles, le Palais de Justice de Namur et celui de Dinant, l’ensemble commerce/logements des anciennes Papeteries de Genval, un ensemble résidentiel à Bruxelles… « Nous vivons dans un pays de confort, mais au fond, le confort c’est embêtant, » ajoute encore André Jacqmain pour clore l’entretien. « Je pense qu’on devrait parler davantage d’utopie. Mais l’utopie a toujours sa négation, elle s’accompagne toujours de son échec. Moi, ce qui me touche vraiment en architecture, c’est la surprise. Comme celle que j’ai ressentie devant l’Hôtel impérial de Tokyo de Frank Lloyd Wright : il est tout petit. Ou comme celle vécue devant le pont d’Edimbourg et ses trois superstructures qui émergeaient d’un brouillard épais. Fantastique… »

 

Atelier d’architecture de Genval
8 rue de la Sablière
, B-1332 Genval

Tél: +32 2 653 09 60
www.genval-architecture.be

 

Cet article est originalement écrit par Marie Pok - Photos par Serge Anton, et est parue dans l'Essentielle Immo de novembre 2013.

Lexique