De G à D : Gaël Cruysmans, Philippe Janssens, Benoît Galloux, Véronique Le Clercq, Louis Milis, Marc Edouard Crasssaerts, Bruno Corbisier

Architecture : Nouveaux Outils, Nouveaux Concepts…

Écrit par Thierry Laffineur le 3 novembre 2016

Table Ronde

Influencée par des facteurs sociétaux/démographiques, économiques (économie linéaire >< économie circulaire),  De G à D : Gaël Cruysmans, Philippe Janssens, Benoît Galloux, Véronique Le Clercq, Louis Milis, Marc Edouard Crasssaerts, Bruno Corbisierenvironnementaux et technologiques (informations instantanées, Internet des objets), l’architecture et ses nouveaux outils de conception/maintenance donnent naissance à des programmes innovants conçus autour des notions d’Eco-Quartier, d’habitats groupés/partagés, de mixité sociale et fonctionnelle, de rapports intergénérationnels, d’accessibilité/mobilité douce, etc.

Dans ces conditions, dans quelle mesure la conception et la production de bâtiments plus performants, notamment basées sur l’utilisation de maquettes numériques 3D telles que le BIM (*), peuvent-elles redonner un rôle central à l’architecte et quelles nouvelles exigences doivent être satisfaites ?                                                                                                                

Pour y répondre, la présente table ronde réunissait :

UNE EVOLUTION SOUTENUE PAR L’EUROPE

A quelle évolution correspond le nouvel outil architectural BIM ?  

L. Milis : Dans un premier temps démystifions un acronyme assez rébarbatif : BIM signifie simplement Building Information Modeling (Modélisation des données du Bâtiment). Il est l’évolution logique des techniques de digitalisation des maquettes d’architecture. Historiquement, au début des années 80 sont apparus les premiers outils DAO (Dessin Assisté par Ordinateur). Ces programmes étaient capables de dessiner des bibliothèques d’éléments architecturaux (murs, toitures, fenêtres, façades,..) mais incapables de les ‘relier’. Une décennie plus tard furent développées les premières maquettes digitales tridimensionnelles (3D) rendues très rapidement populaires et accessibles via des logiciels de dessin du type SketchUp. L’apparition récente du BIM – aussi appelé 3D paramétrique - est la suite logique de cette évolution.

Qui est à l’origine de ce mouvement, les architectes ou les concepteurs de logiciels ?

Ph. Janssens : La 3D a été apportée par les concepteurs de logiciels mais sous la demande et en interaction avec les architectes.  Pour venir d’une génération qui ‘fabriquait’ des maquettes (bois/cartons/papier), tout changement – même minime - dans un programme supposait de reconstruire ces modèles. Il est évident que la 3D digitalisée permet un gain de temps et de mobilité considérable (faire circuler facilement le projet entre les intervenants d’un programme)

M.E. Crassaerts : Si la conception des logiciels vient effectivement de l’interaction entre architectes et éditeurs de logiciels, l’usage du 3D paramétrique est désormais renforcé par une directive européenne de janvier 2014. Cette directive (Directive de l'approvisionnement Public Union européenne = EUPPD) précise en effet que tous les bâtiments de la communauté européenne construits à partir de 2016 doivent être réalisés selon le modèle BIM.

LA MUSIQUE N’EST PAS UNE PARTITION, L’ARCHITECTURE N’EST PAS UN PLAN !

L. Milis : L’idée qui sous-tend cette décision est que l’architecture ne peut se réduire à des coupes, des plans et des façades, pas plus que la musique ne peut se résumer à une partition. Le plan, la coupe et la façade sont la conséquence d’un concept et c’est ce concept qui ‘parlera’ aux clients. Ce constat n’est pas nouveau mais les outils 3D actuels – associés à la puissance des ordinateurs - rendent désormais cette approche beaucoup plus accessible. Par ailleurs, tant pour des concours que lors de commandes, les maquettes 3D constituent des supports visuels très séduisants et donc convaincants. La dimension ‘outil de communication’ ne peut être négligée.

Dans quelles mesures ces outils favorisent-ils la création de nouveaux concepts architecturaux ?

M.E. Crassaerts : Rappelons d’abord que la capacité de conception est dans la tête de l’architecte et non dans l’outil. Ce dernier – en ce qu’il génère des documents performants – est une aide, mais, en tout état de cause, aucun logiciel BIM ne fera de proposition créative !

L.Milis : L’outil ne rend pas intelligent. Ce serait le rêve ! Mais face à la complexification récente de l’acte de construire ce même outil accroît vos possibilités. Par analogie écologique et très actuelle cela revient à comparer la performance d’un vélo classique à celle d’un vélo électrique ! Comme toute discipline l’architecture progresse par itérations essais/erreurs successives. L’outil rend ces itérations beaucoup plus rapides et simples à gérer. Il libère de certaines contraintes fastidieuses et chronophages (métrés, cahier des charges, etc.) au profit de la créativité. Il permet donc de dessiner plus facilement et le risque d’erreur est moins prégnant. A l’instar de l’aéronautique qui a inventé les simulateurs vols : vous pouvez vous permettre de crasher un avion en simulateur...pas en vol !

B. Corbisier : On ne peut effectivement pas (encore) parler d’intelligence artificielle (IA) des logiciels !  Il existe toutefois – via ces nouveaux logiciels paramétriques - une dimension qui favorise l’évolution des concepts architecturaux. Aujourd’hui, les architectes sont confrontés à une inflation des techniques (p.ex. : ventilation, sécurité, PEB, …) qui leur échappent mais sur lesquelles il pourraient reprendre le pouvoir. Ainsi, si nous considérons les techniques (complexes et désormais de plus en plus contestées) de ventilation double flux, notamment utilisées dans les habitats passifs, des outils 3D peuvent aider à concevoir de nouveaux systèmes motorisés d’ouverture/fermeture de fenêtres. L’intérêt serait double : retrouver un principe d’aération naturel tout en supprimant quantité de gaines et autres extracteurs.

G. Cruysmans : En tant que client (promoteur), la visualisation en 3D constitue une opportunité de comprendre très facilement un programme et de disposer de supports visuels permettant d’intervenir, si nécessaire, quasi instantanément sur les volumes et les aménagements. Par ailleurs, les développements de l’outil BIM devraient – à court terme - faciliter la gestion de la complexité technique des immeubles.

B. Galoux : A condition de ne pas tomber dans les travers de la domotique. Cette technique est remarquable lorsqu’elle fonctionne mais, au vu de sa complexité, de sa lourdeur et de son coût (notamment lié aux câblages) son installation doit impérativement passer par une ‘volonté’ très affirmée du client.

CONCEVOIR, SAVOIR et GÉRER

Quelles sont les possibilités d’évolutions/applications du BIM ?

M.E. Crassaerts : Sans être ‘open source’ l’outil est évolutif. Aujourd’hui, ce qui importe est la capacité du système à fournir de l’information dans un bâtiment. Comme cela a été dit, tous les logiciels sont capables de dessiner des murs, des dalles, des toitures et des façades, mais tous ne peuvent pas nécessairement fournir de l’information quant aux emplacements précis de câbles, de gaines HVAC, etc. Or pour le gestionnaire qui a besoin d’un plan As-built (**), il importe, non seulement de visualiser l’ensemble de l’immeuble, mais aussi de savoir par qui, quand et comment ces installations ont été faites. On recoupe là la notion de Facility Management (apparue fin des années 90). Or toutes ces informations de gestion peuvent être inscrites dans un logiciel BIM de type ARCHICAD (concepteur/éditeur de logiciels) parce que celui-ci est compatible avec le ‘langage’ COBie (***) du facility management.

G.Cruysmans : Dans un pays où – par la force des choses – les architectes sont capables de produire ‘de la qualité’ avec des budgets limités, on mesure tout l’intérêt d’une technique qui associer la recherche ‘esthétique’ à une meilleure maîtrise des coûts. Cela concerne le ratio brut/net des surfaces ou l’intégration de certaines contraintes récentes imposées par les normes environnementales, les normes de sécurité, etc. Par ailleurs, on a évoqué la notion d’IA dont nous sommes à l’aube du développement. Dans un avenir plus ou moins proche peut-on imaginer qu’un système BIM soit capable de produire un immeuble de manière autonome ?

M.E Crassaerts : Les possibilités sont infinies et apparaissent au rythme du développement de l’informatique et de la puissance de calcul des ordinateurs. Toutefois il ne s’agira pas de remplacer l’architecte, au contraire. Ce dernier a pour rôle de concevoir un bâtiment, c’est-à-dire d’inscrire dans un volume les espoirs de vie de quelqu’un. Il est peu probable que cette dimension très humaine et intuitive puisse un jour être traduite en algorithmes.

SORTIR D’UNE ARCHITECTURE ‘SUDOKU’ …

B. Corbisier : A un autre niveau, dans un pays où les permis sont soumis à de multiples pressions et contraintes -  le RRU (Règlement Régional d’Urbanisme) est ainsi devenu l’outil des architectes communaux – et face à la hantise des recours, les autorisations de construire sont prioritairement vues sous le prisme juridique (respect des normes) au détriment de facteurs tels que le bon aménagement des lieux….

Là aussi les algorithmes sont inopérants !

L. Milis : Sans parler des contraintes contradictoires telles celles qui voient des ingénieurs en techniques spéciales demander de construire avec ‘le moins d’ouvertures possibles’ pour limiter les déperditions thermiques de l’enveloppe (même avec des vitrages super isolants, un châssis de fenêtre est très nettement moins performant qu’une paroi pleine. Le rapport est de 1 à 5 …) alors que le RRU demande 20% min de surfaces vitrées par pièce de vie ! En conséquence on élabore une architecture ‘sudoku’ : une façade se résume au calcul prioritaire des 20% d’ouvertures …

B. Corbisier  : … et on fait un estimatif qui n’est plus qu’un ratio par rapport aux surfaces vitrées demandées par le RRU.

L. Milis : Il existe même des logiciels qui permettent de demander à la maquette de faire apparaître toutes les zones correctement ‘sous contrainte d’un règlement’ pour ensuite valider le concept !

G. Cruysmans : Cela signifie que le RRU, la PEB, la prévention incendie sans parler du cadastre, accusent un certain retard face à une nouvelle réalité du marché.

LA PRATIQUE DÉMENT LA THÉORIE

En Belgique, 12.000 architectes sont aujourd’hui inscrits à l’Ordre ? Quel impact ces nouveaux outils auront-ils sur la profession ?

M.E. Crassaerts : L’objectif ‘théorique’ de la directive européenne ‘BIM’ est de remettre des architectes au travail. L’une des idées qui sous-tend cette vision est qu’il existe une masse d’informations qui doivent désormais figurer dans les plans. Or, pour implémenter ces informations - de plus en plus complexes -  des compétences architecturales sont nécessaires. Inutile de préciser qu’il existe une distance considérable entre cette ‘théorie’ idéalisée et la réalité du marché.

L.Milis : Exact. Si l’outil ‘BIM’ peut contribuer à replacer l’architecte au centre d’un processus de construction, on peut toutefois raisonnablement douter qu’il accroisse le nombre d’engagements au sein des agences d’architecture ! Un bref retour en arrière (20 ans) montre qu’il y avait alors davantage de collaborateurs et de stagiaires dans les bureaux. Aujourd’hui le nombre de collaborateurs est moindre, leur moyenne d’âge est plus élevée (expérience et compétence) et même si le contexte s’est complexifié, les outils sont beaucoup plus performants.

B. Galoux : Les rythmes de réalisation d’un projet ont également changé. Les périodes d’obtention des permis se sont allongées au détriment des phases d’études et de construction. Les logiciels BIM aident à répondre à cette réduction des délais d’études.

CEUX QUI ONT ‘DÉJÁ COMPRIS ET LES AUTRES…

Les Administrations utiliseront-elles le BIM ?

M.E. Crassaerts : La plupart des administrations n’ont pas de ‘vision’ précise de leur parc immobilier. En conséquence elles ne peuvent en assurer une gestion/exploitation optimale. Plus inquiétant, celles qui entreprennent aujourd’hui un relevé de leurs bâtiments le font… sous forme de plans. Cela situe le niveau du retard et ipso facto celui du besoin l’éducation/formation. A noter toutefois que certains architectes au sein de ces administrations sont parfaitement conscients du problème mais restent impuissants face à une hiérarchie qui n’a pas encore fait sa révolution conceptuelle !

L. Milis : D’autres secteurs doivent également être sensibilisés. Ainsi les gestionnaires d’un portefeuille immobilier important (p.ex. : assurances) sont les acteurs clefs du suivi d’un patrimoine de sa construction à sa démolition. Or, s’ils s’intéressent à la technique BIM, ils n’en sont pas encore les fers de lance !

A l’inverse, les grandes entreprises de construction (ex. : Besix, Ghelamco,..) qui travaillent à l’exportation ont compris et sont moteurs du système.  La raison est simple : pour se démarquer de la concurrence et accroître la productivité (= diminuer les coûts finaux de production) les outils technologiques tels que le BIM sont indispensables.

B. Corbisier : D’autres secteurs – dont celui des hôpitaux – ont également pris une avance. Ici aussi la réponse est évidente : ces bâtiments ont des quartiers ‘chauds’ (blocs opératoires) dont, d’une part, les coûts d’exploitation sont supérieurs aux coûts de construction et, d’autre part, dont la durée de vie est courte (10>15 ans) et requiert donc un reconditionnement régulier.

Ph. Janssens : Sur le marché ‘classique’ les choses bougeront dès lors que le client final exigera l’utilisation BIM. Cette exigence sera notamment justifiée par l’obligation pour l’architecte de fournir un ‘Dossier d’Intervention Ultérieure’ (= DIU ****) en fin de chantier.

G.Cruysmans : Cet effet de demande est comparable à celui lié à la PEB. Dès lors qu’on s’apercevra qu’un immeuble labélisé BIM se vend mieux que d’autres, le marché l’exigera.

BIM, UN PROCESSUS QUI DEMANDE UN MÊME LANGAGE

Quid en matière de coût d’investissement ?  (voir également l’encadré : BIM, coût, amortissement et productivité)  

L. Milis : Pour la plupart des bureaux disposant d’un hardware récent et performant le passage d’un système informatique traditionnel au modèle BIM ne requiert qu’un investissement en logiciel. Il reste que le point le plus onéreux est celui de la formation des collaborateurs et de ses conséquences ‘temporaires’ sur la productivité du bureau.

B. Corbisier : Et comme ceux qui sont formés ne courent pas les rues, ils ont donc des exigences financières en conséquence !

Ph. Janssens : C’est logique on évolue dans un modèle très technique dans lequel il s’agit d’être très précis.

M.E. Crassaerts : On rappellera que le BIM est avant tout un nouveau processus de travail ‘en commun’ sur une maquette 3D. Il convient donc d’accepter de se structurer et notamment de partager un même langage informatique (= IFC*****). Ce langage est un ‘traducteur’ qui permet à différents logiciels de construction de communiquer entre eux. En conséquence, lorsqu’un bureau achète un logiciel d’architecture sa démarche prioritaire est de choisir celui qui pourra ‘faire’ du BIM parce que pris en charge par le traducteur. A noter qu’il existe environ 180 logiciels BIM répondant de ce critère.

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