Table ronde essentielle Immo canal

Canal : Espace d'un nouvel urbanisme?

Écrit par Thierry Laffineur le 9 octobre 2015

Table ronde essentielle immo

Le Plan Canal, élaboré par l'architecte A. Chemetoff, est l'une des stratégies imaginées pour répondre aux différents besoins auxquels la ville en général et cet espace en particulier seront confrontés au cours des 25 prochaines années. 

Table ronde essentielle Immo canalCette stratégie qui vise au renforcement des fonctions résidentielles, économiques et de qualité des espaces publics, requiert, entre autres, que les projets immobiliers respectent les objectifs de densification (quel ratio ?), d’intégration urbaine et de mixité. Parallèlement il demande que tous les développements se fassent dans une logique d’exemplarité environnementale, en respectant des critères de durabilité (énergies,  matériaux, gestion de l’eau, biodiversité, etc.). Cette vision pose dès lors plusieurs questions dont celles du statut juridique de la zone, de la transmutation/mixité des fonctions (industrielles > résidentielles et tertiaires) / de l'échelle et de la typologie des nouveaux bâtis / de la valorisation des espaces publics (quel urbanisme ?), etc.
 
Pour y répondre la présente table ronde réunissait:
  • Luc Deleuze - Arch. Partner - Art & Build
  • Philippe Antoine - Dir. Gen. Expansion Economique - Citydev.Brussels
  • Philippe Coenraets - Avocat - CLA-law, chargé de cours à la Solvay Business School
  • Stephan Sonneville - CEO - Atenor
  • Jean Paul Putz - Administrateur - Nelson Canal
  • Tom Sanders - Conseiller en développement territorial au Cabinet du Ministre Président. 

(De gauche à droite: J.P. Pütz, S. Sonneville, T. Sanders, Th. Laffineur, L. Deleuze, Ph. Coenraets, Ph. Antoine)

ARRET SUR IMAGE

Qu'en est-il aujourd'hui de la situation et de l'évolution du 'Plan Canal' ?

Tom Sanders : On rappellera dans un premier temps que le périmètre opérationnel du plan (établi en février 2015 au moment du début de la phase opérationnelle) porte sur une longueur de 14km (schématiquement de la frontière sud à la frontière nord de la RBC) et s'étend sur une superficie de 700 ha. 
 
Depuis février 2015, nous sommes entrés dans la phase opérationnelle d'une stratégie reposant  sur deux axes majeurs :
  • apporter une réponse en termes de logements (+/- 25.000 logements ), d'équipements, d'espaces publics et d'activités économiques (+ 7500 emplois) aux besoins de l'essor démographique bruxellois;
  • définir un projet de ville qui soit 'fédérateur' via des développements tels que celui du Musée d'Art Moderne et Contemporain dans le bâtiment Citroën.

A ce jour plusieurs opérations sont en phase d'études parmi lesquelles :

  •  Biestebroek : 400.000 m² de projets qui pourraient tous être en mis en chantier avant 2019;
  •  Bassin Beco : création d'un espace vert (le permis devrait être délivré en 2017/2018).
 
Le Gouvernement s’est donné 10 ans pour réussir cette stratégie.  
 
Ph. Coenraets : C'est un développement (très) rapide si l'on tient compte des délais nécessaires à l'instruction des demandes de permis, dont certaines sont soumises à étude d'incidences. Cela montre que l'évolution de la ville s'est nettement accélérée au cours des cinq dernières années, accélération notamment traduite par les projets du P.U.L. (rue de la Loi), NEO (Heysel), Tour & Taxis, Josaphat, Delta, etc. 
 
Parallèlement, le Plan Canal et les mutations irréversibles qu'il entraîne sont un défi politique dans la mesure où il s'agit d'encadrer une évolution urbaine sans la freiner, soit atteindre un  subtil équilibre  entre planification et réalisation. 
 

LOGEMENT, DU MAILLON FAIBLE A LA LOCOMOTIVE 

Quel équilibre envisager pour atteindre à la mixité fonctionnelle ?  

Ph. Antoine : Depuis l'étincelle du premier Plan Régional de Développement de 1995, qui mit en évidence la nécessité de protéger la fonction logement de la ville (le logement était alors une fonction faible), l'immobilier s'est modifié/inversé faisant aujourd'hui du logement une fonction forte qui attire les projets et justifie les investissements financiers.
A cet égard, le canal - qui était déjà un axe structurant de la ville - voit sa dimension urbaine s'amplifier, soutenu en cela par le PRDD (Plan Régional Développement Durable - 2013) et sa vision d'un projet de ville. 
 
Ph. Coenraets : Ironie de l'Histoire, alors que longtemps les charges d'urbanisme excluaient le logement,  la plupart des futurs projets résidentiels  y seront soumis. Il s'agira, au travers de ces charges, de soutenir l'effort public quant à la création d'infrastructures permettant de viabiliser des zones qui, jusqu'à présent, n'étaient pas destinées à une urbanisation partiellement résidentielle (il s'agit, entre autres, des anciennes Zones d'Industries Urbaines, aujourd'hui transformées en  Z.E.M.U. = Zone d'Entreprises en Milieu Urbain). Il y a donc bien un renversement de paradigme par lequel le logement est devenu une fonction forte, porteuse de richesses économiques !
 
Ph. Antoine : Cela renvoie au problème de la mixité fonctionnelle au sein de la Région et notamment à l'implantation d'activités productives. 
Or, s'il paraît difficile de réimplanter de l'industrie lourde dans la ville, il existe par contre, au sein de cette même ville, un déficit de métiers/artisans (vitriers, carreleurs, plombiers,...) partis s'installer en périphérie alors que la ville a besoin d'eux. Pour ces  activités , devenues fonctions faibles (lisez peu intéressantes d'un point de vue immobilier), il convient de créer des conditions d'implantation dans la Région, notamment à travers des projets mixtes et les Zemu. Nous travaillons donc sur les typologies d’activités des entreprises.     
 
T. Sanders : Comme mentionné, l'insertion de l'activité économique en ville est l'un des 3 grands principes du plan canal. Cette fonction est d'autant plus importante qu'elle conditionnera l'aménagement/développement des ZEMU et définira une typologie de bâtiment.  
Parallèlement, certaines activités économiques plus lourdes (ex.: ferrailleur, centrale à béton,...), implantées depuis toujours le long du canal ont pour vocation d'y rester (ces activités contribuent à rapatrier/évacuer des déchets de chantiers via une voie d'eau).  Toutefois, elles n'y resteront qu'en répondant aux conditions de la ville, ce qui suppose des aménagements ! 
 

MIXITE : UNE NÉCESSITÉ PLUS QU'UN CHOIX

Comment associer et concilier des activités économiques et des fonctions de logement, culture, etc... ? 

Ph. Coenraets : Sans vouloir marier l'eau et le feu, le défi de la zone du canal consistant à associer les fonctions résidentielles et productives pose la question des choix d'urbanisme et d'architecture (horizontalité/verticalité ?) devant répondre à cette mixité.
 
Luc Deleuze : Plusieurs nuances et remarques :
  • Il existe déjà une expérience de cette mixité : Greenbizz (*), et l’initiative de City Dev, inscrite dans la politique de la Région, souligne le rôle des pouvoirs publics lorsqu’ils sont à l’origine de nouveaux modèles de redéveloppements urbains.
  • Dans la mesure où l'on cherche à rapatrier des activités économiques, il conviendrait aussi de s'interroger sur les raisons de leur départ (nuisances pour le voisinage, mauvaise  mobilité et accessibilité, évolutions technologiques, locaux inappropriés, ...)  afin , d'une part, de ne pas reproduire des erreurs passées et, d'autre part, de réussir le redéploiement  d'activités économiques 'de proximité' en ville, c'est-à-dire qu'elles trouvent leur équilibre financier sur un territoire à l’échelle de leur quartier. L'avantage est alors double : réduction des flux de circulation et convivialité retrouvée de ces services.  
  • Il faut abandonner 'l’antagonisme philosophique' entre villes 'à vivre' et villes 'd’usage', alors que l’essence même de la création des villes au travers de l’histoire a été l’usage : la protection derrière les murailles, les échanges commerciaux sur les marchés, les places financières, la concentration du pouvoir et de son administration, … Ce sont ces pôles d’attractivité qui sont à l’origine des exodes vers les villes.
Aujourd’hui, plus que jamais, cet exode suit un mouvement exponentiel ! 
Il a donc fallu – et il faut encore  – construire les meilleures conditions d’accueil de ces populations urbaines sur le territoire du partage qu’est la ville.
Leur présence a donc induit 2 paradigmes  :
  • La question de la concentration et le devoir de concevoir un habitat de qualité, à la mesure de cette concentration;
  • L’atout de l’économie d’échelle urbaine qui permet à la ville d’offrir des équipements collectifs plus difficiles à imaginer ailleurs : sportifs, culturels, de santé publique, d’enseignement, de loisirs, …
 
A Bruxelles les industries lourdes (automobile, agro-alimentaire,..) toujours présentes dans les 162 km² de la Région sont situées en périphérie de cette région. La question de savoir si elles y resteront ou en sortiront est étroitement liée au problème du charroi et du trafic peu compatible avec la ville et de la particularité administrative d’un pays divisé en 3 Régions proches d’une forme de concurrence économique. 
 
Ph. Antoine : Un des premiers projets de logements sis le long du canal (= Rive Gauche - Molenbeek - développé durant les années 90 par CityDev) fut sévèrement critiqué aux motifs que l'on dépensait de l'argent public pour faire 'habiter et vivre' des personnes dans un quartier 'sinistré'. Les choses ont donc bien changé !
 
En termes de segmentation il existe une logique qui veut que - selon la nature structurante de l'axe canal - les activités industrielles ou semi-industrielles soient maintenues au nord et au sud de la zone et que le reste (entre le Pont Van Praet au nord et Cureghem/Biestebroek au sud) fasse l'objet d'une 'reconquête' via des développements mixtes dans lesquels les rapports entre, d'une part, les activités économiques et, d'autre part, la fonction résidentielle soient compatibles. En d'autres mots il s'agit d'éviter que les activités économiques soient systématiquement attaquées par des comités de quartier pour cause de nuisances. La notion d’intégration urbaine est fondamentale.
 
T. Sanders : Parmi les activités économiques compatibles avec l'habitat au sein des ZEMU on citera les FabLab (**) 
Par ailleurs il faut savoir que la mixité envisagée relève davantage d'une nécessité que d'un choix : les 162 km² de la Région n'étant pas extensibles, la notion de zoning industriel sensu stricto, est en porte à faux avec les exigences de la mixité et suppose donc qu'on utilise le foncier différemment, notamment mais pas nécessairement, par des développements plus verticaux. Les questions de densité et d’intégration urbaine sont au cœur de cette nouvelle façon de faire la ville. 
 
Notons encore que :
  • s'agissant des activités lourdes, une réponse partielle sera fournie par le futur pôle logistique multimodal développé sur Schaerbeek Formation (horizon 2020), site connecté à l’eau, au ferroviaire et à la route;
  • la densification est une nécessité au regard de l'accroissement de la population ( 120.000 nouveaux habitants d'ici 2020 selon le Bureau du Plan ) et des besoins qu'il engendrera : +/- 70.000 nouvelles unités d'habitation accompagnées de crèches, d'écoles, etc. 
A cet égard les décisions de densification (quels espaces densifier et comment) doivent relever des autorités publiques.
 
J.P. Putz : Je reste surpris par les chiffres d'accroissement de population avancés par le Bureau du Plan alors que toutes les analyses tendent à montrer que la ville perd des habitants... !  
 

SOULEVER LE FONCIER ...

L. Deleuze : Quel que soit son objet - voire son gabarit - et pourvu qu’elle soit couverte d’une toiture plate,  toute construction urbaine développée sur plusieurs niveaux revient à soulever le foncier sur lequel elle a été édifiée et donne ainsi la possibilité de le transmettre à l'occupant futur du niveau de toiture. Les affectations envisagées actuellement pour ces 'nouveaux fonciers' sont de l’ordre des équipements mutualisés : jardins ou potagers collectifs, agriculture urbaine, crèches, salles de fêtes, salles de sport, …  A Bruxelles cette notion – qui a comme conséquence d'augmenter le rapport P/S (P = surface totale de planchers construits / S = superficie terrain) - est aujourd'hui d'autant mieux acceptée qu'elle est la seule option permettant de gagner du territoire.
 
La Région Bruxelloise est effectivement limitée administrativement à 162 km² horizontaux et nous avons des exemples de villes européennes proches où cette densité est gérée de façon positive. Si un P/S de 3 ne semble pas exagéré en ville, cela permet de parler d’une Région au potentiel proche de 500 km² !… Les projets sont donc possibles et des territoires peuvent également être préservés pour les générations futures…
 
Ph. Coenraets : Il est un fait que les actuelles zones d'industries urbaines fonctionnant selon le modèle urbanistique des 'boîtes à chaussures', ont une forte emprise au sol (urbanisation latérale).  L'objectif étant de récupérer du sol au profit de l'espace public, la solution ne peut venir que d'une diminution du taux d'occupation du sol, simultanément accompagnée d'une augmentation de la densité. Au vu de l'héritage du passé, cette transmutation ou ce changement de vision de la ville sont difficiles et délicats dans la mesure où l'encadrement réglementaire existant ne le prévoit pas toujours !
 

DENSITÉ = MIXITÉ + MOBILITÉ 

A quels risques majeurs se heurte la mixité ? 

S. Sonneville : En 2005 nous avons acheté deux terrains (un dans la rue de la Loi et un autre en bordure du canal). 
Avec le recul, il s’avère que des opportunités ont certainement été ratées pour Bruxelles en ce qui concerne le quartier européen principalement en raison d’une période trop longue pour définir le paysage urbain. A l'opposé, les initiatives entreprises par le politique dans la zone du canal proposent des évolutions en adéquation aux problèmes rencontrés, parce que elles sont plus rapides.
Pour avoir abordé, depuis quelques années déjà, le problème de la densité/mixité sur l'espace canal, j'attire l’attention sur les limites de la mixité des fonctions. Il paraît en effet difficile de faire cohabiter des fonctions productives avec de l’habitat.
 
Ainsi, à proximité de l'immeuble 'Upsite' existe une tour à béton dont la présence avait été  clairement signalée à tous les acquéreurs des appartements dans cet immeuble.  C’est aussi le quartier du festival Couleur Café. Il se trouve quelques habitants, certes une minorité, ont l'audace de se plaindre du bruit ! Cela  fait penser à cette frange de la population qui rêve de conditions champêtres en milieu urbain. Or, le politique est souvent confronté à cette minorité 'bruyante'  en période électorale …
Ces comportements sont surprenants, voire choquants, mais ils fixent de facto les limites à la mixité des fonctions dans un quartier.
 
Par ailleurs, en fonctionnant 'à flux tendu'  (= il n'y a plus de stock) les activités industrielles réclament plus de mobilité/accessibilité (pour acheminer la marchandise préalablement stockée). Quand bien même la mixité des fonctions serait généralisée, elle exigerait donc une meilleure mobilité.
 

Comment associer mixité et mobilité ?

La réponse est dans l'accroissement de la densité du bâti. 

Pourquoi ?  

Parce qu'accroître la densité du bâti permet d'augmenter considérablement l'efficience (l'efficacité et la rentabilité) de tous les réseaux (transports, fluides, énergies), et de toutes les fonctions. 
Il faut assurément une ville mixte. Toutefois, au sein de cette ville doit exister une spécificité fonctionnelle des quartiers associée à une mixité intra quartier dans les limites acceptables, à long terme, par la population. L'idée de placer des logements au-dessus d'ateliers a, selon moi, peu de chance de fonctionner ! 
 
T.Sanders : S'agissant de la tour à béton, l'entreprise (Interbéton) a lancé un concours d'architecture pour réaliser une intégration urbaine  de ses installations (améliorer l'esthétique, supprimer les nuisances sonores,..) . Des solutions existent.
 
S. Sonneville : La stratégie de l'entreprise visant à trouver des solutions architecturales et techniques d'intégration est citoyenne et éminemment respectable, mais cela reste une exception !   
 

LA DIFFICILE LOGIQUE DU 'VIVRE ENSEMBLE' 

 
Ph. Antoine : Il existe d'autres exemples. Ainsi, la rénovation faite sur l'ancienne usine Saunier Duval (quartier Birmingham) accueille, d'une part, 4.000 m² d'activités productives (restauration oeuvres d'art, réparateurs,..) et, d'autre part, 56 logements (***). Le bon fonctionnement du site dans ce quartier 'difficile' est lié au fait que les contraintes étaient connues et acceptées par les occupants. 
 
Ph. Coenraets : Ce qui est vrai aujourd'hui ne le sera pas nécessairement demain. Il faut en effet se souvenir qu'au cours du temps, les activités et les occupants d'un site changent et ne sont plus nécessairement en adéquation avec les conditions du modèle original.
 
L. Deleuze : On parle de l'îlot mais il nous faut avant tout privilégier l'espace public : notre dimension collective et l’extension sociabilisante de nos logements. Il s'agit d'être subtil et ne pas border nos rues d’immeubles du type maison bel-étage et garage au rez. En d'autres mots il importe de ne pas se retrouver dans urbanisme de garage, catastrophique pour le lien social. Dès lors pour les activités productrices envisagées en rez d'immeuble, il conviendra de ne pas nuire à l'urbanité de la voirie et donc de trouver un équilibre relevant, sans doute, d'une subtile alchimie alliant activité économique, logement et dimension sociale ! 
 

200 ENTREPRISES EN ATTENTE... !

N'existe-il pas des priorités économiques 'incontournables' ?

Ph. Antoine : Si et le défi est d'importance pour la Région. Nous avons à ce jour plus de 200  entreprises en attente d'un site intra muros. Sachant que 85% de ces demandes portent sur des relocalisations de sociétés déjà installées dans la ville mais confrontées à des problèmes de croissance et de mobilité, nous ne pouvons pas ignorer leur demande, sauf à accepter qu'elles quittent la Région et appauvrissent d'autant son tissu socio-économique.   
 
S. Sonneville : Je vous rejoins sur le principe des solutions de mixité offertes par les ZEMU. Toutefois la question fondamentale reste le comment l'organiser : une micro mixité par immeuble, une macro mixité par quartier ? 
 
T.Sanders : La réponse est multiple et il s'agit de rechercher des solutions architecturales ( typologie de bâtiment pouvant répondre à ces besoins) et des solutions réglementaires (le futur CoBAT devrait permettre de passer d'un urbanisme de planologie à un urbanisme plus réactif de projets).  
 
Ph. Coenraets : En termes de fonctionnement, la mixité par immeuble, conçue comme systématique, est difficile à atteindre au vu des modes opératoires très différents propres à chaque fonction. C'est donc le 'vivre ensemble' d'une mixité dans laquelle les logiques des uns ne sont pas les logiques des autres qui risque de poser problème et demande une réflexion quant à la gestion de cette mixité verticale. 
Une proposition (mais elle relève de la compétence fédérale) consisterait à avoir une analyse de la notion d' association partielle. En prolongeant et en affinant le concept mis en place par la loi sur la copropriété, cette association partielle permettrait de gérer, au sein de la copropriété, les parties communes "en commun" et, par ailleurs, de disposer d'une plus grande indépendance  fonctionnelle pour chacune des grandes fonctions (logement, commerce, bureau,..) amenées à coexister au sein de ladite copropriété.
 
L'autre aspect  'sensible' porte sur le taux de densité à atteindre.  Aujourd'hui nous considérons comme dense un P/S de 5 (= rue de la Loi). C'est oublier qu'à Paris toute la ville relève de cette valeur (urbanisation en rez + 7). Mais qui dit densité dit aussi (et surtout) qualité architecturale. La densité ne peut en effet être un argument pour une mauvaise construction. 
 
L.Deleuze : Des exemples de mixité verticale existent ou ont existé à Bruxelles et démontrent donc leur faisabilité : l'ancienne Tour Martini, le Résidence Palace, l'immeuble mixte Place Keym, les galeries commerçantes sous les immeubles en Centre-Ville, ... 
 
En tant qu'architecte, il nous est d'ailleurs de plus en plus souvent demandé  – lorsque la situation et le contexte le permettent – de réfléchir à des solutions réalistes de ce scénario dans lequel se retrouvent pouvoirs publics et développeurs privés. Plusieurs projets de ce type sont en phase d'études à Bruxelles et ailleurs.
 

L' IMMOBILIER N'EST PAS QU'UN RENDEMENT POUR INVESTISSEURS

 
S. Sonneville : Aujourd'hui le marché immobilier est de plus en plus mené par les investisseurs. Il suit donc, parfois même avec quelques excès, une logique financière  : des investisseurs achètent un rendement sans considération approfondie des aspects techniques et architecturaux.  C'est un facteur de déstabilisation potentielle dans la mesure où l'on vend de l'immobilier  sur base d'une prévision de rentabilité sous tendue par un marché locatif surestimé. 
Ma crainte est que dans certains segments l’offre devienne pléthorique au regard de la demande. Je pense plus particulièrement au marché locatif supérieur à 1.200 €/ mois. 
Les investisseurs, déçus par des promesses de rendement non tenues, pourraient alors revendre leurs biens et ainsi  déséquilibrer  le marché.
Dans cet esprit, je peux comprendre que le politique souhaite intervenir et réguler ce marché, d'une part, via la qualité architecturale et, d'autre part, en multipliant les aides à l’accession à la propriété. 
 

UN PARKING TROP LOIN !

Ph. Antoine : Un des obstacles réglementaires majeurs à la densité réside dans l' obligation de procéder à une étude d'incidence pour les projets comptant plus de 200 parkings. Ce frein pousse aujourd'hui à des opérations inversées dans lesquelles - caricaturalement - on développe d'abord un parking (200 places) sur base duquel on réfléchit à un projet !
 
Ph. Coenraets : Rappelons deux points :
  • une très grande majorité des études d'incidences à Bruxelles portent sur la réalisation et la mise en exploitation de parkings !!
  • une étude d'incidences est délétère sachant qu'elle allonge  le délai de portage d'un projet de +/- 1 an (c'est généralement impayable). 
Quid alors des redéveloppements à entreprendre sur les grandes zones du type canal, sachant que la Flandre ni la Wallonie n'imposent  d'études d’incidences pour un seuil aussi bas qu’à Bruxelles (200 emplacements).
C'est l'effet pervers d'un mauvais choix - historique - de la Région à corriger au plus vite ! 
Ce système - qui se voulait plus qu’irréprochable - a été mis en place en 1992, alors que les dispositions de la directive européenne sur l’évaluation des incidences de certains projets sur l’environnement ne réclamaient pas d'études d'incidences pour l'installation  de ces parkings. Ce choix d'aller plus (trop) loin que les impositions européennes se paye très cher aujourd'hui.
 
T.Sanders : C'est un des sujets (avec le nouveau règlement RRU) inscrit dans la réforme du CoBAT (Code Bruxellois Aménagement Territoire prévu pour 2016) dont l'objet est de fluidifier les  procédures.
J'ajouterai que la transversalité (entre les deux rives du canal = deux parties distinctes de la ville) est un troisième défi qui trouvera notamment une solution dans la réalisation de la passerelle 'Picard'(****) dont le permis sera délivré cette année encore.  D’autres passerelles (Porte de Ninove par exemple) seront construites et, pour chaque secteur du Plan Canal, un travail significatif sur les espaces publics sera réalisé. 
 
L.Deleuze : Nous n’échapperons pas à la réflexion sur une solution transitoire de parkings d’accueil en ville. Il existe heureusement des modèles de parking en superstructure qui permettent une réaffectation ultérieure  :  aujourd’hui parkings … demain logements, écoles, bureaux, maisons de repos, …
 
 
(*) Brussels Greenbizz est un projet financé par la programmation FEDER 2007-2013 (Région / Europe) et porté par CityDev en collaboration avec impulse.brussels (ex-Agence Bruxelloise pour l’Entreprise), Bruxelles-Environnement et le CSTC (Centre Scientifique et Technique de la Construction).
Son objet est la mise en place d’une infrastructure d’accueil (8.000 m²) pour start-up, spin-off, spin-out et entrepreneurs actifs dans les métiers de la construction durable (performance énergétique, éco-matériaux,…) et les technologies de l’environnement dont font partie les éco-produits et les matériaux bio-basés notamment. Cette infrastructure sera connectée à une série de réseaux déjà en activité (cluster Ecobuild, réseau GreenTech) dans une perspective de création d’un véritable Pôle environnement urbain à proximité de Tour & Taxis. 
(**)FabLab est un atelier de fabrication où toute personne (artiste, designer, ingénieur, développeur, bricoleur, étudiant, citoyen,..), quel que soit son niveau de formation, peut venir expérimenter, apprendre ou fabriquer tous types d'objets (objet artistique ou design, objet interactif, objet technique, prototype, etc...). Les membres d'un FabLab forment une communauté: ils s'entraident, échangent leur savoir-faire, construisent en commun leur connaissance dans des processus de collaboration ouverts intégrés au réseau global des FabLabs.
 
(***)Le site est composé de trois bâtiments distincts, implantés autour de patios arborés et d’une esplanade. Ces espaces sont rythmés par une architecture de passerelles, d’escaliers et de coursives qui desservent les différents niveaux affectés aux 56 logements et 4.158 m² d’activités économiques. Ce projet mixte facilite, par sa configuration, l’interaction entre les habitants et les personnes qui viennent y travailler.
 
(****) La « passerelle » Picard est indispensable à l’accessibilité du site de Tour & Taxis « sans passerelle, pas de densification du site » et devrait permettre de relier les deux rives du canal, entre le boulevard Simon Bolivar et la rue Picard. Destiné au passage des transports en commun, des piétons et des cyclistes, il exclura le trafic automobile. 
 

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