Les participants à la table ronde

Immeubles passifs | 30 ans déjà !

Écrit par Thierry Laffineur le 7 octobre 2017

Table ronde

Les premières expériences de constructions ‘passives’ remontent aux années 1970 et les premiers labels ‘passifs’ sont  apparus  il Les participants à la table rondey a 30 ans  (Université de Lund – Suède 1988).

Au regard de cette histoire, qu’en est-il aujourd’hui des évolutions et des perspectives à 5 > 10 ans de la construction / rénovation passive au regard de concepts tels ceux des smart cities (économie circulaire, 3ème révolution industrielle) ou de phénomènes nés de l’économie de partage (co-habitation /co-working,…)  ?

Pour y répondre la présente table ronde réunissait :

  • Christian Bayet – Architecte – Administrateur – Ariade
  • Arnaud Dawans – Responsable construction et économie durable -  Jacques Delens
  • Esther Jakober – Directrice – plateforme maison passive
  • Geoffroy Bekkers – Construction manager – Home Invest 
  • Christophe Delahaye – Responsable Commercial – Urbani
  • Benjamin Wilkin – Directeur -  APERe

Nécessaires tolérances:

Passif et (très) basse énergie où en est-on ?

C. Bayet : Si la volonté et l’imposition légale de construire ‘exclusivement passif’ - notamment en RBC (Région Bruxelles Capitale) depuis 2015 (*) – sont initialement apparues comme un accord intersectoriel sur lequel tous les acteurs de la construction s’entendaient, le degré de performance à atteindre (consommation énergétique max. de 15 kWh/m²/an = 1,5 litre de mazout ou 1,5 m³ de gaz) a généré des ‘tolérances’ afin d’éviter  – entre autres – de devoir construire tous les immeubles avec 60cm d’isolant.

Ces tolérances s’étant généralisées et multipliées, le niveau passif n’est quasi jamais  atteint et certains appartements des nouveaux bâtiments situent leurs scores entre la basse (60 kWh/m²/an) et la très basse énergie (30 kWh/m²/an) soit des performances 2 à 4 fois moindres que celles du passif.

A noter que par leurs positions ‘protégées’, les appartements centraux des grands immeubles atteignent toutefois le niveau passif. Ce n’est évidemment pas le cas des appartements périphériques qui plafonnent à celui de la basse énergie.

Les tolérances vont-elles se multiplier ? Esther Jakober

E. Jakober : Cela dépendra de la volonté et de l’éthique des promoteurs/constructeurs de profiter des opportunités offertes par les dérogations !  

G. Bekkers : Fondamentalement, il faut se souvenir que la réflexion qui sous-tend le concept passif repose sur l’idée de supprimer la chaudière des habitats.  Il y a donc un équilibre à trouver entre surinvestir dans l’isolation pour désinvestir dans le chauffage et ainsi tendre à un optimum de confort et d’économie pour les occupants.

Quid du Surcoût ?

E. Jakober : Dans l’équation initiale, si le gain enregistré par la suppression de la chaudière, des radiateurs, etc., devait effectivement compenser le surcoût de l’isolation et des techniques ‘passives’, on s’est toutefois rapidement aperçu que les occupants voulaient ‘garder la main sur leur confort’ et que dès lors… la présence d’appareils de chauffage restait nécessaire. Cependant, au vu de l’expérience accumulée, ce surcoût est largement surévalué, surtout comparé à des bâtiments basse ou très basse énergie.

B. Wilkin : On peut parler d’effet placebo dès lors que le véritable besoin est davantage celui d’une adaptation à un mode et à des conditions d’habiter nouvelles dont celles d’utiliser, par exemple, une ventilation double flux.

Voyez-vous une hésitation dans le chef du public ?

C. Delahaye : Le public n’est pas ‘hésitant’ dans la mesure où le produit ‘passif’ existe et est librement choisi. Toutefois, même si les performances de ces constructions sont établies, notre public (uniquement des locataires) a encore besoin d’un accompagnement pour appliquer correctement leur mode d’emploi et ainsi bénéficier des avantages du concept. A noter que c’est sur l’aspect global (loyer/emprunt + charges) que doit se faire le calcul de rentabilité d’un habitat passif pour qu’apparaissent ses avantages économiques.

Nécessaire accompagnement:

Les occupants de biens passifs sont-ils bien informés des caractéristiques du concept ?

A. Dawans : Il existe une différence entre l’information  qui ‘devrait’ être donnée à l’occupant et celle réellement fournie. Par expérience (de constructeur) , nous savons qu’il ne suffit pas de remettre à l’habitant une notice technique sur le bâtiment ‘passif’ , encore faut-il expliquer le pourquoi du comment. Si les occupants ne comprennent pas le concept il ne l’utiliseront pas au mieux et, à la limite, y verront des inconvénients ! Illustration de cette mauvaise compréhension : ouvrir la fenêtre d’un immeuble passif en été correspond à rouler en voiture vitres baissées avec la climatisation poussée au maximum !

E. Jakober  : La bonne compréhension du concept et donc son approche sont différentes selon que l’on se situe sur le marché du locatif ou celui de l’acquisitif . Par ailleurs, avec la montée en puissance des investisseurs ( à qui l’on vend de l’immobilier comme un produit financier ) la priorité est davantage à la recherche d’un rendement financier qu’à celle d’un rendement énergétique ! G. Bekkers, Ch.Bayet & B. Wilkin

C. Bayet : Exact. Celui qui construit pour lui-même s’intéresse au concept (le comprend) et cherche à en valoriser toutes les possibilités. Aujourd’hui souvenons-nous que la majorité des immeubles passifs sont des logements ‘sociaux’ (volonté politique d’exemplarité ) dont les occupants ne sont pas nécessairement formés/intéressés  à utiliser tous les paramètres ‘passifs’.

B. Wilkin : Pour accompagner - depuis 1991- les citoyens et les territoires qui visent une plus grande autonomie énergétique durable, nous menons des actions d’éducation et de facilitation afin de ne pas se cantonner aux aprioris. Ces actions n’ont pas la prétention de donner des réponses absolues (elles n’existent pas) mais bien de fournir des éléments de réflexion permettant à chacun de trouver ses réponses. 

C. Bayet : Nous avons récemment travaillé au développement d’un immeuble ‘social’ passif avec le promoteur privé ‘Habitat et Humanisme’. L’implication de ce dernier dans l’explication du modèle aux futurs occupants a largement contribué à éviter les incompréhensions/frustrations et donc à en assurer le succès.

NDLR : L’idée d’un permis d’habiter ‘passif’ (similaire à un permis de conduire qui atteste de votre connaissance du code de la route) n’est pas tout à fait utopique !

Quid du passif et de son rapport au phénomène émergent des immeubles partagés ?

G. Bekkers : A travers le développement du bâtiment ‘The Horizon’ (reconversion d’un immeuble tertiaire obsolète) ,  nous commercialisons (location) des logements passifs selon le concept du partage : aux ‘petites’ entités de logements privatifs  répondent d’importants espaces communs partagés : fitness, musique, terrasse en toiture,….

A noter que la dimension ‘passive’ de l’immeuble est d’autant mieux exploitée qu’elle concerne une ‘communauté’ impliquée et donc très réceptive au concept.

C. DelahayeC. Delahaye : La question qui nous préoccupe lors du développement d’un de nos immeubles (notre concept est appelé : cohousing locatif) est autant celle de la performance (incidence sur les coûts d’utilisation et le confort) que celle du comment créer, susciter, voire amplifier une dynamique de groupe et donc générer un impact sociétal. Via nos immeubles nous cherchons à favoriser les échanges entre occupants et à casser l’isolement. Grâce aux expériences passées et à l’apport d’une sociologue en interne, nous travaillons à faire en sorte que les occupants initient des projets communs (1% des loyers perçus est d’ailleurs rétrocédé à cet effet) à travers des aménagements et/ou services spécifiques (jardins/potagers, circulations, salles communes et polyvalentes,…). Les différents logements privatifs sont augmentés par ces espaces partagés. Le passif fonctionne d’autant mieux dans un modèle partagé qu’une communauté est naturellement ouverte et efficace pour répondre aux interrogations (p.ex. : quant aux techniques ou modes d’utilisation du passif)  de ses membres. 

Va-t-on vers une association des concepts immeubles passifs et immeubles végétalisés ?

E. Jakober : Avec la végétalisation il s’agit de considérer un double effet : celui des techniques (ex. : améliorer la performance énergétique/environnementale d’un immeuble) et celui de l’aspect sociétal …

C. Delahaye : …sans parler de végétalisation, tout immeuble disposant d’un jardin ‘commun’ enclenche naturellement une dynamique sociétale, de rencontres et d’échanges, dont un paramètre est aussi la sécurisation des espaces de jeux pour les enfants. Cela permet également de répondre à l’exode actuellement remarqué des familles vers les communes périphériques de la capitale.

C. Bayet : D’un strict point de vue technique, les immeubles végétalisés présentent des avantages certains (ex. : filtration/dépollution par les plantes). Toutefois mieux vaut envisager ce mouvement à échelle d’une ville (une ville ‘verte’ est aussi une ville ‘apaisée’), afin que la démarche – qui va au-delà de l’architecture - profite à l’ensemble de la cité.

Une ubérisation énergétique

Passif et smart city : va-t-on vers une ubérisation énergétique ?

G. Bekkers :  Le concept qui sous-tend les ‘smart cities’ (globalement il s’agit d’un modèle par lequel on optimise tous les flux > énergie, data, circulation,.. ) indique assez clairement la direction qui devrait être prise par les futurs développements/aménagements urbains. A cet égard, s’occuper isolément d’un bâtiment ne sert pas à grand-chose. En effet, la première généralisation devrait se situer au niveau énergétique (c’est le concept du smart grid ) à savoir celui d’un échange entre les habitants qui produisent et ceux qui consomment de l’énergie à des moments différents. Cela pose la question des interactions successives entre immeubles, rues, quartiers,…. avant d’arriver à l’échelle de la ville.

B. Wilkin : Cela signifie aussi que les habitats acquerront une nouvelle fonction : celle de produire de l’énergie, essentiellement sur base du renouvelable. Il est évident qu’on entre là dans un nouveau modèle, celui d’une ‘ubérisation’ énergétique via une décentralisation, partielle mais importante, de la production et de la gestion des réseaux. En effet, dès lors qu’un bâtiment deviendra fournisseur , il pourrait rentabiliser son surplus énergétique sans passer par le monopole d’un distributeur. C’est la vision d’une société issue de la troisième révolution industrielle (Cfr. Jeremy Rifkin) et dont les impacts seront considérables. Dès à présent on relève que dans les zones peu urbanisées on ne développe plus de nouvelles canalisations de gaz naturel devenues trop coûteuses au vu de la baisse de la consommation.

Cela suppose donc une remise à plat du modèle politique/fiscal actuel à l’égard du renouvelable. Cette remise à plat est aussi une opportunité démocratique : Comment les citoyens peuvent-ils s’organiser au sein d’une coopérative de production énergétique afin de sortir des contraintes du modèle existant ?

A quel horizon et sous quelle condition un tel basculement peut-il se concrétiser ?

E. Jakober : Problème difficile dans la mesure où il existe effectivement des contraintes stratégiques, techniques et politiques dont on ignore, voire élude, les futures incidences. Ainsi la législation actuelle encourage la construction d’immeubles produisant leur propre énergie renouvelable à l’échelle locale sans tenir compte des impacts à long terme, et de l’impossibilité matérielle (pour des raisons financières et/ou architecturales) de généraliser cette production locale à l’échelle nationale.

Question : Lorsque 70% des immeubles seront ‘énergétiquement autonomes’ comment feront les 30% restants pour payer le réseau ? Quid aussi du stockage : les batteries – ou tout autre système d’accumulation  – ne sont économiquement ni politiquement neutres. Le basculement vers les modèles zéro énergie voire l’énergie positive posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses.

Remarque : Les très récentes ‘Powerwall’ (batteries de stockage pour habitat développées par Tesla) sont actuellement vendues/installées – en Belgique - au rythme de +/- 1 unité/jour. Ce rythme va naturellement s’accélérer.  Il faut en effet comprendre que le système du ‘compteur qui tourne à l’envers’ (renvoyer du courant dans le réseau) n’est pas un incitant pour gérer l’autoconsommation entre le moment où l’on produit et le moment où l’on consomme. Faute d’un mécanisme fiscal qui demande à être ‘inventé’ et ‘mis en œuvre’, le développement de l’autoconsommation énergétique tend à créer un mouvement de panique tant chez les distributeurs que chez les politiques !

G. Bekkers : C’est dommage …. parce que techniquement on y est ! Il existe des convergences évidentes entre voiture électrique, maison zéro énergie (voire maison à énergie positive) et smart cities. Cela ‘fonctionne’ (= échange des flux énergétiques) ensemble au sein d’un modèle global.

Un plan de carrière chez "Engie" ?

Quelle est la position actuelle des autorités ?

C. Bayet : Depuis la ‘disparition’ d’Ecolo de la scène politique, les priorités ont changé et nous sommes davantage dans l’appropriation d’un discours (marketing politique) que dans la mise en œuvre d’une dynamique !

E. Jakober : Schématiquement ce discours estime qu’aujourd’hui les immeubles ont atteint un optimum énergétique alors que les questions du zéro énergie et de l’énergie positive restent pendantes. Illustration de ce hiatus : Au-delà de l’obligation ‘légale’ de construire passif, il n’existe plus aujourd’hui de primes ou d’incitants fiscaux pour favoriser de telles constructions.

B. Wilkin : Parce que les producteurs d’énergie fossile ont intérêt à vendre le plus possible. Raisonnement strictement économique et logique de marché - légitime pour un fournisseur - soutenu par les politiques. Aujourd’hui lorsqu’on écoute certains ministres fédéraux on se demande s’ils ne préparent pas un plan de carrière chez Engie ! Il n’y a pas de réflexion sur l’émergence d’un modèle décentralisé, intégrant un rôle actif du citoyen et de son habitat.

G. Bekkers : S’agissant de la législation (obligation) et de la disparition des primes et incitants la bonne question est : A combien peut-on (doit-on) construire passif aujourd’hui en tenant compte des impacts environnementaux et durables (plus d’isolant = moins d’énergie mais davantage de matière !)

C. Bayet : D’accord avec le principe de construire passif pour des gains énergétiques et environnementaux, mais quid alors des politiques d’urbanisation avec des lotissements peu compacts et délocalisés imposant l’usage obligatoire de voitures. Encore une fois on ne peut plus saucissonner les problèmes. Une vue globale est indispensable et doit inclure ‘la problématique de l’économie des efforts à fournir’. En ville, la compacité et la proximité réduisent naturellement les efforts à faire pour que des services soient fournis, du réseau d’égout à l’offre de transports en communs, ... la densité est une condition indispensable à la réduction des dépenses énergétiques globales combinée à un confort maximisé.  C’est le passif élargi à l’échelle urbaine et du territoire !

Une T.V.A. dégressive au prorata des performances énerétiques!

Qu’est-ce que durable aujourd’hui ? Arnaud Dawans

A. Dawans : On peut poser la question autrement : Comment et sur quels critères de construction valoriser (monétiser) l’impact environnemental d’un bâtiment ? Dans certains développements le recours à des dalles champignons (pas de poutres) qui rendent la construction très flexible mais plus onéreuse (faciliter l’installation/passage des techniques) est une valeur environnementale : la plus-value est dans la flexibilité notamment permise lors de la reconversion ultérieure de l’immeuble.

B. Wilkin : Pour revenir à la notion d’incitants/primes, il serait beaucoup plus simple et rationnel de lier (dégressivité) le taux de TVA d’une construction à sa performance énergétique. Que je sache cela n’a encore jamais été fait. On peut se demander pourquoi !

(*) A ce jour la réglementation PEB (performance énergétique des bâtiments) est la principale mesure directe qui impose un certain niveau d’isolation thermique à Bruxelles. Cette mesure concerne tout bâtiment chauffé et/ou climatisé où l’on réalise des travaux de construction, de reconstruction et de transformation qui nécessitent un permis d’urbanisme.

Elle impose :

  • un niveau d’isolation global pour le bâtiment dans son ensemble (valeur K) : il ne peut dépasser 40 ;
  • un niveau d’isolation pour chaque élément de construction séparé, comme les  toitures, les sols, les murs… (valeur U) : il ne peut dépasser 0,3 W/m2K pour les toits et 0,4 W/m2K pour les murs extérieurs.

(Source : www.energuide.be

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