photos:  L. Viatour

Les casernes - Namur: Dialogues et partenariats pour une revitalisation urbaine

Écrit par Thierry Laffineur le 10 décembre 2019

Table Ronde décembre 2019

Programme soutenu par la Ville de Namur et porté par 3 opérateurs (*), la requalification du Quartier des Casernes à Namur a pour objectif de créer un nouvel îlot multifonctionnel (logements, bureaux, services, commerces, etc.) articulé autour d’un parc.

 

(* 3 opérateurs = Thomas & Piron Bâtiment, AG Real Estate et la Régie des Bâtiments)

Illustration du principe de « reconstruction de la ville sur la ville », ce développement pose naturellement la question du photos:  L. Viatourcomment (partis urbanistique et architectural) et de son impact socio-économique à moyen et long termes. 

Pour y répondre, les différents acteurs se sont rassemblés à l’invitation de Thomas & Piron Bâtiment, en leur nouveau siège social à Wierde sur les hauteurs de Namur.

Dans ces nouveaux bureaux à énergie positive récemment inaugurés, la présente Table Ronde a réuni :

  • Maxime Prévot – Bourgmestre de Namur / Laurent Vrijdaghs –Administrateur Général - Régie des Bâtiments/ 
  • Aubry Lefèbvre – Administrateur délégué – Thomas & Piron Bâtiment / 
  • Aurel Gavriloaia – Head of Office Development – AG Real Estate / 
  • Vanessa Issi – Directrice Commerciale – AG Real Estate  et 
  • Luigi Bellello – Architecte et Partenaire DDS+

Rédacteurs: Th. Laffineur & E. Dubrulle

Un projet pour la ville et ses habitants

La requalification du site des Casernes s’inscrit dans une perspective de reconstruire la ville sur la ville. Sur quelle vision et quelle ambition politique l’appuyez-vous ? 

M. Prévot : Il existe une condition préalable à la réussite d’un tel projet : faire reposer toute décision sur un dialogue - essentiellement avec les citoyens - et sur des partenariats entre acteurs privés et opérateurs publics. Ce n’est que dans ce schéma que l’ambition de créer un quartier mixte - intégré au tissu urbain et conservant une trace patrimoniale de l’ancienne caserne militaire – pourra être réalisée et partagée par tous. 
Cela posé, la réflexion fondamentale qui sous-tend le développement du site des Casernes est de revitaliser un quartier entier (un morceau de ville) et de l’adapter aux modes de vie et de travail actuels. 

La vue globale du site – (superficie 4,19 ha) - pointe les 3 éléments essentiels qui le structureront :

  • Un nouveau Palais de Justice - sa construction désormais entérinée relève de la Régie des Bâtiments (livraison prévue début 2023) ;
  • Un quartier multifonctionnel ‘Cœur de Ville’ : développé par la société ‘Cœur de Ville’ et construit par Thomas & Piron Bâtiment (livraison 2022). Outre un parc dont question ci-après, ce développement multifonctionnel (1,19 ha) répond notamment à trois objectifs majeurs de la Ville : 
    • Accueillir le musée africain (présent sur le site) dans de meilleures conditions.
    • Conserver une trace ‘historique’ du quartier (patrimoine).
    • Greffer sur cet ensemble une nouvelle et grande bibliothèque municipale.  

Témoin de l’histoire de Namur au 19ème siècle, l’ancien corps de garde (lieu d’entrée historique des Casernes) est conservé et réinterprété. À la fois porte d’entrée du quartier et lieu de passage vers le parc, il devient également le lieu d’hébergement du musée et de la bibliothèque.

  • Un développement mixte AGRE ; développé sur l’ilot ‘Trois tours Finances’ et piloté par AG Real Estate il se développera sur 1,7 ha. Les travaux seront entamés après 2022. Ce développement s’intègrera au projet de revitalisation globale du site en synergie avec le développement ‘Cœur de Ville’ 

Un parc comme moteur ! 

Parallèlement, les différentes interpellations citoyennes quant à la disparition d’espaces verts existants (Square Leopold à proximité de la Gare) ont incité l’ancien Echevin de la Régie Foncière - Arnaud Gavroy - à imposer, dans le cahier des charges,  la création d’un parc alternatif mieux agencé, plus qualitatif et plus grand. La décision d’implanter ce nouveau parc de pleine terre sur le site des Casernes a été le moteur du projet de revitalisation de l’ensemble du site. 
A terme, les 2 développements ‘Cœur de Ville’ et ‘AGRE’ mettront sur le marché environ 300 logements permettant d’accueillir +/- 700 ‘nouveaux’ habitants. C’est un facteur de dynamisation de la Ville – aussi Capitale de la Région wallonne »

'Cœur de ville': innovant, durable et unique

Retenu à l’issue d’un concours basé sur un Partenariat Public Privé avec la Régie Foncière de la Ville de Namur (cette dernière finance le musée et la bibliothèque), ‘Cœur de Ville’ réalise la promotion immobilière de 140 logements, de bureaux, d’une halle maraichère favorisant les circuits courts, d’une brasserie et d’un parking rotatif (avec Interparking). 

L’ensemble comporte plusieurs éléments distinctifs en matière d’innovation et de développement durable.  A ce titre A. Lefèbvre énumère : 

  • La création d’espaces de vie autour des différentes fonctions (activités économique, culturelle et récréative) ;
  • La mise en œuvre de conditions de durabilité (PEB de classe A, voitures partagées, mobilité douce et parking vélos, récupération des eaux de pluie, biodiversité dans le parc, agriculture urbaine, etc.) ;
  • L’intégration du genre dans l’aménagement du parc et la sécurisation de l’espace public (éclairage, mobilier, toilettes publiques, fontaines d’eau) ;
  • L’aménagement de jeux d’eau. 

Par ailleurs, L. Bellello explique : « Des collaborations telles celles établies avec le bureau paysagiste EOLE (concept d’espace public orienté biodiversité), ou avec l’asbl GARANCE (concept d’espace public genré, sécurisé et accessible à tous) permettent d’aller ‘plus loin’ en matière d’innovation et de développement durable.

En outre, en tant qu’architecte commun aux 2 projets « Cœur de ville » et « AGRE/Trois Tours Finances », DDS+ détient une vision d’ensemble du site, garantie de cohérence urbaine et architecturale d’un quartier exemplaire (et donc évolutif) en termes d’espaces de vie, de travail et d’échanges pour le plus grand nombre. » 

Un quartier intégré est un quartier qui garde la trace du patrimoine

Parce que les indices du passé, inscrits dans la mémoire collective, ont une fonction fédératrice, conserver la trace du patrimoine contribue à son intégration dans la ville et à son appropriation par les habitants. 

Pour A. Lefèbvre : « C’est dans cet esprit que nous avons décidé de maintenir et réinterpréter/moderniser l’ancien corps de garde redevenu une porte d’entrée vers le musée, la bibliothèque, le parc et les autres facilités accessibles à tous. Il en va de même pour une partie du mur d’enceinte conservée mais ouverte, côté halle. »

Un patrimoine rural et agricole, marqueur génétique de la Ville

Qualifiée de ‘vraie ville à la campagne’, Namur possède un patrimoine rural et agricole. Cette spécificité - rappelée par M. Prévot - se traduit dans la composante agriculture urbaine du développement. Elle se matérialise par des espaces verts en pleine terre et en toiture (potagers collectifs, apiculture, etc.) destinés à un circuit court local. La halle maraîchère et la brasserie présentes sur le site font naturellement partie de ce circuit.

Un quartier ‘ouvert’ est un système perméable au tissu environnant 

Répondre aux besoins multiples de la ville relève d’un assemblage de fonctions d’intérêt public :

  • Intrinsèques au site :  le musée, la bibliothèque municipale, le parking et le parc publics ;
  • Extrinsèques au site : le conservatoire, l’école.

Rendre cet assemblage cohérent et dynamique requiert un aménagement des circulations : elles liaisonnent les différents pôles urbains (voir infra : la rue des Ecoliers). 
Toutefois ces deux facteurs sont insuffisants dès lors que le programme se veut un ‘laboratoire’ pour une ville innovante et durable, ouvert au plus grand nombre, c’est-à-dire capable d’inclure la notion de partage d’expérience et de communauté.

Le partage est dans le potager …

« Comme le remarque A. Gavriloaia : « Cette réflexion suppose une double question : Comment les gens vivent-ils la ville ? Que pouvons-nous inventer pour faire fonctionner le partage ? Une partie des réponses apportées s’appuie sur la composante agriculture urbaine. Même si ce phénomène fait aujourd’hui l’objet d’une certaine méfiance (e.a. au regard des coûts de production et donc de la rentabilité du modèle (voir note infra), il s’agira , d’une part, de créer des potagers urbains partagés (implantation de 2 parcelles en pleine terre) et, d’autre part, de l’installation de jardins et de ruches (sur les toits des bureaux). A la dimension sociétale (lieux d’échanges) cette approche ajoute une dimension pédagogique. Dans le cas présent cette dernière se traduit, entre autres, par l’accueil ‘de classes de formation à la permaculture’ (*) »

Réflexion complétée par M. Prévot pour qui « Cette approche s’intègre à la démarche globale de la Ville de créer un Conseil agro-alimentaire. Son objet est de valoriser nos productions locales pour les besoins alimentaires de la population tout en étant dans la réflexion de vrais circuits courts. »

… et la mixité dans les typologies ! 

Si la mixité fonctionnelle (logements, bureaux, services, commerces, etc.), les circulations ‘douces’ et les espaces ‘verts’ tissent la trame du programme, elle ne peut évidemment se départir d’une variété de logements (typologies), condition favorable à une mixité intergénérationnelle.

Ce que souligne L. Bellello : « Dans le projet Cœur de Ville de Thomas & Piron Bâtiment, la plupart des logements situés au-dessus de la halle maraîchère sont des appartements (essentiellement des 2 chambres et des studios) modulables afin de répondre aux besoins évolutifs des occupants. Ils s’adressent donc autant à une population de jeunes, d’étudiants que de seniors. »

Quant aux modes d’occupation (acquisitif/locatif) M. Prévot précise que : « Sur le site AGRE/Trois Tours Finances, la Ville prévoit d’imposer des engagements avec des AIS (Agence Immobilière Sociale) pour une partie des logements et ainsi permettre une mixité locative élargie.»

Ndlr : Il s’agit surtout des coûts de production des jardins en toiture. Pour des raisons de poids les cultures hors sols y sont souvent la seule solution mais requièrent des investissements conséquents. Par ailleurs, une étude récente menée par les universités Tsinghua (Chine), Berkeley (Californie) et d'Arizona, publiée en janvier 18 par Earth's Future montre que les superficies ‘toitures’ disponibles au niveau mondial (entre 367.000 et 641.000 km²), pourraient – au mieux - produire entre 100 et 180 millions de tonnes de nourriture par an (CA entre 65 et 112 millions €) : un chiffre à comparer aux 6.500 millions de tonnes de végétaux récoltés annuellement dans le monde !

(*) A noter que les étudiants de l’Ecole de Design en permaculture de la Ferme de Desnié ont réalisé un croquis qui préfigure l’aménagement des espaces en pleine terre du site (voir article ‘Les Casernes retournent au Civil’)

Des lieux et des liens ...

Pour que naisse la dynamique sociétale, les partis architectural et urbanistique du nouveau quartier du projet Cœur de Ville de Thomas & Piron Bâtiment font appel à plusieurs substrats.

Symbole exemplaire, le bâtiment d’angle face au Palais de justice est à la fois un lieu multifonctionnel (logements, bureaux, brasserie) et un lien multiple avec les fonctions alentours (le parc et le Palais de justice). 

La nouvelle bibliothèque municipale, plus grande et plus moderne, est pensée comme un lieu communautaire dans lequel la lecture retrouve sa place.

La passerelle - face au parc - incarne à la fois le lien et les lieux destinés au plus grand nombre. Elle relie (lien) la bibliothèque à la brasserie elle-même reliée au parc via sa façade vitrée mais est aussi un lieu (espace événementiel, terrasse, belvédère du quartier, auvent protecteur et mobilier urbain.) 

L’implantation de potagers collectifs nourrit le partage au sein de la communauté (quartier) et au-delà (Ville).

L’aménagement du parc public intégrant la notion de genre a été réfléchi de manière à être un lieu de vie ouvert et sécurisé pour tous. Lieu de pause, lieu de passage, lieu de rencontres, le parc diffuse du lien entre les fonctions du quartier.

… Et des dialogues

Première clef de voûte de la réussite du projet, le dialogue déjà évoqué se retrouve à chaque niveau du développement :

  • En amont, la décision d’instituer un dialogue structurel entre la Ville et les 3 acteurs du projet fonde la stratégie politique, architecturale, économique et sociale. Ce qu’explique M. Prévot : « Alors qu’on parle habituellement de PPP, nous sommes ici dans un « PPPP » (quadruple partenariat) : deux partenaires publics (ville de Namur et Régie des bâtiments) et deux partenaires privés (Thomas & Piron Bâtiment et AGRE) ».

Parallèlement, des rencontres publiques réunissant toutes les parties et un médiateur ont permis de faire circuler l’information entre les techniciens du projet et les citoyens. 

Pour V. Issi, « Cette initiative de la Ville est particulièrement appréciée lors des sessions de concertation. Elle permet de faire le lien technique, humain et social entre toutes les parties. Elle contribue efficacement au dialogue entre les concepteurs et les utilisateurs en adressant les questions aux bons interlocuteurs techniques… et accessoirement en traduisant leurs réponses en termes simples ! »

Efficacité d’une démarche désormais systématisée telle que l’explique M. Prévot « Si nous avons organisé plusieurs rencontres publiques pour le parc et les différentes ‘pièces du puzzle’ des Casernes, au moment opportun pour chaque partie, nous avons aussi pris le pli de convoquer – tous les 6 mois - une grande réunion publique à destination de la population. Cela permet d’impliquer les citoyens dans la vie de la cité en partageant l’état d’avancement de l’ensemble des chantiers de la Ville. »

  • En aval, l’appropriation durable du quartier par ses habitants repose sur une multiplicité de dialogues entre les composantes du programme : 
    • Un dialogue entre les fonctions (la passerelle citée précédemment en est un exemple)
    • Un dialogue entre espaces publics/communs et espaces privés
    • Un dialogue entre bâti et nature (parc, jardins, potagers collectifs, ruches)
    • Un dialogue entre quartier et Ville : ce dialogue prend corps non seulement à travers les vues offertes depuis les fonctions (logements, bibliothèque, etc.) mais aussi à travers les lieux de flux. Elément clé d’appropriation du quartier par la ville, la rue traversante, actuellement empruntée chaque jour par les écoliers, sera conservée et logiquement baptisée « Rue des Ecoliers ». 
    • Un dialogue entre passé, présent et futur (porche d’entrée historique des Casernes et nouvelles fonctions du quartier)

« Autre élément non négligeable dans une perspective de mobilité douce :  Le RAVeL ». Ce que rappelle A. Lefèbvre : « Cette voie verte cycliste, fait la jonction depuis la gare de Saint Servais jusqu’en Flandres et de l’autre côté vers la gare de Jambes et la vallée de la Meuse. »

Des synergies pour servir un projet ambitieux

Ambitieux par sa taille (quartier), sa situation en hyper centre-ville, ses enjeux d’intérêt public et privé, sa complexité organisationnelle, sa visée durable et innovante, son investissement financier, et enfin, soumis à l’épreuve d’un contexte règlementaire contraignant et d’un cadre politique instable, la seconde clé de la réussite repose sur les synergies portées par des PPP exemplaires.  C’est ce qu’explique L. Vrijdaghs : « En tant que propriétaire du site des Casernes et des immeubles/entrepôts (aujourd’hui démolis), la requalification de cet espace constitue un exemple de PPP et de dialogue.

Pourquoi ?

D’abord, parce qu’il a fallu nous entendre entre nous (au sein de l’Administration), c’est -à-dire entre la Régie et la Ville, sachant que nous privilégions l’intérêt des citoyens – dans ce cas la Ville – dans l’acquisition d’un bien fédéral.

Ensuite, s’agissant plus précisément de la partie ‘Palais de Justice’, les négociations avec le privé relèvent d’un PPP sous la forme d’un marché de promotion de travaux. Les offres ont été reçues en juillet 2019, leur analyse est achevée et le marché sera attribué d’ici janvier 2020  pour un montant estimé à 85 millions € (coût de construction). Le coût total de l’investissement (études préliminaires incluses) est de 110 millions €.

Enfin, parce que le site des Casernes présente une pollution historique connue mais mal évaluée : c’est à La Régie (propriétaire) d’en assumer la dépollution » 

PPP+P : passerelle pour partenariats 

D’autres sites namurois feront-ils prochainement l’objet d’une requalification similaire?

M. Prévot : « À moindre échelle, tout le quartier périphérique de la gare (square Leopold, site de la ‘Courgette’, etc.) suit un processus de requalification similaire. Globalement, c’est l’ensemble nord de ‘La Corbeille’ – l’hyper cœur historique de la Ville, entre la gare et la Meuse – qui vit actuellement une transformation. Parallèlement, il existe des réflexions quant à Salzinnes ainsi que des considérations face aux poches foncières situées sur le Plateau d’Erpent.

Acter ce renouveau urbanistique demande une méthode (dialogue et partenariat) ET des projets de qualité. Namur est une ville historique, une ville de patrimoine. Si nous veillons à ce qu’elle soit bien ancrée dans le 21ème siècle, nous souhaitons aussi lui conserver son charme et sa cohérence. »

A cet égard, le principe du PPP qui régit le programme ‘Cœur de Ville’ de Thomas & Piron Bâtiment s’élargit à une quatrième dimension de Passerelle. Cette dernière physiquement présente dans le développement (voir article Les Casernes retournent au civil) doit aussi être perçue comme le symbole d’une collaboration entre acteurs, opérateurs, pouvoirs publics et population.

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