Le Jardin Essentiel  - 3000 m² de plantes aromatiques et médicinales – a été réalisé par Rudy Luijters au Square Lainé (Parc Duden) dans le cadre de Parckdesign 2016. Photo : Julie Guiches

Jardin essentiel et Espaces verts urbains

Écrit par Thierry Laffineur le 3 septembre 2016

Table ronde : Espaces verts urbains, qu’est-ce qui est essentiel ?

La biennale Parckdesign 2016 et son Jardin Essentiel (*) sont l’occasion de considérer les espaces verts urbains (parcs, jardins, potagers, terrains de sport, fermes urbaines, …) selon leurs configurations, leurs aménagements et leurs impacts tant sur l’urbanisme que sur les activités humaines. Pour saisir le rôle de la nature en ville, ses rapports avec la culture et la population, la présente table ronde réunissait :

Le Jardin Essentiel  - 3000 m² de plantes aromatiques et médicinales – a été réalisé par Rudy Luijters au Square Lainé (Parc Duden) dans le cadre de Parckdesign 2016. Photo : Julie Guiches

Quels sont, à court et moyen termes, les objectifs de la biennale ?

M. Cantillon : Si nous revenons à la genèse de ‘Parckdesign, il s’agit d’un laboratoire d’expérimentation portant sur les nouveaux aménagements et usages possibles des espaces verts urbains. Fondamentalement, il se veut une réponse à la question du comment structurer et valoriser de tels espaces pour mieux les utiliser, notamment dans le cadre d’un maillage et d’un cheminement vert/bleu de la ville. Cette réflexion met alors en avant d’autres questionnements. Si certains sont très pratiques (ex. : quid du mobilier urbain dans les parcs), d’autres - plus fondamentaux- s’intéressent aux potentiels de l’agriculture urbaine, aux friches vertes et à leur reconditionnement.

 

A côté des projets éphémères (pavillon de distillation, scénographie, sculptures,…) appelés à disparaître au terme de la  table ronde manifestation, l’édition 2016 de Parckdesign gardera toutefois un jardin de plantes aromatiques et médicinales (sur les 3000 m² du Square Lainé- Parc Duden). Il permettra de comprendre comment les habitants s’approprieront ce lieu et dans quelle mesure celui-ci créera ou renforcera le lien social.

B. Cadranel : Cette interaction entre espaces verts et habitants - elle tient parfois du miracle et ne relève d’aucune recette particulière - est déjà visible à travers les évolutions des potagers urbains : outre que ceux-ci permettent une amélioration ‘environnementale’ des lieux de leurs implantations, ils créent aussi (et surtout) le lien social évoqué – notamment entre générations – et impliquent dès lors une population élargie aux nouveaux arrivants.

Ant. Crahay : L’avantage d’une manifestation éphémère est de tester - en grandeur nature - les usages possibles des espaces publics verts, parmi lesquels les friches.

Plus en détails elle permet aussi de mesurer le degré d’implication de la population qui – au-delà du respect témoigné à ce type d’événement - joue à la fois de la participation, de la solidarité, du ‘faire ensemble’, de la (ré)appropriation de l’espace, etc.

Comment favoriser cette appropriation de l’espace ?

B. Cadranel : Il faut penser et agir en termes de participation.  Pour que celle-ci soit effective il convient - au préalable- de communiquer : en démocratie si les pouvoirs publics n’informent pas de leurs intentions il y a peu de chance que des citoyens adhèrent au projet !

J. Wielander : Un parc est aussi le reflet d’une société et de son évolution.  Dans le cas du Jardin Essentiel il s’agissait de se donner le temps (3 mois) pour dégager des modes de gestion d’un espace particulier avec une population présentant à la fois une forte mixité sociale et dont la vie associative est importante.

Ant. Crahay : Certaines interventions ‘artistiques’ permettent également de recadrer et de magnifier un point de vue sinon oublié. C’est le cas du Square Lainé dans le Parc Duden et de sa perspective sur la ville. D’une façon plus générale, un espace vert urbain sera d’autant mieux apprécié - et donc approprié - qu’il ne sera pas ‘rapporté’ ni pensé à postériori d’un développement urbain mais bien intégré dans une démarche globale tenant compte de la population et de ses usages.

Vert, facteur de plus-value

A quelle(s) autres expériences réussies peut-on se référer ?

B. Cadranel : En matière de récupération de friches on citera évidemment la High Line (New York) qui avec une mise de fonds de +/- 50 mio $ (soit un montant limité au regard de l’échelle de la ville) bénéficie aujourd’hui d’un retour sur investissement énorme (notamment en matière de taxe foncière). Au-delà de ces considérations strictement financières, le succès de telles démarches est quasi universel. Il montre à quel point les habitants des villes ont besoin de disposer d’espaces publics de qualité …

M. Cantillon : … et à quel point l’impact économique des espaces verts urbains ne peut être négligé. Depuis le XIXème siècle les aménagements de parcs accroissent systématiquement la valeur des biens immobiliers de leurs abords.

Ant. Crahay : Ramenée à Bruxelles cette dimension pose la question du ‘où’ créer ces nouveaux espaces au regard, d’une part, du coût du foncier et, d’autre part, de l’apparente contradiction entre densification et implantation de la nature en ville. Des solutions ‘alternatives’ apparaissent dont celles des jardins verticaux, des murs végétaux, des jardins souterrains/enterrés (voir le projet Low Line >< High Line à NY  ), etc.

1 parc + 1 parc = 3 espaces verts !

J. Mathieu : On peut également considérer des projets tel le Parc de la Senne (Bruxelles Quartier Masui).  Ce linéaire de parc est aujourd’hui l’unique espace libre dont disposent les communes de Bruxelles et de Schaerbeek pour développer un espace public de référence. Celui-ci, destiné à devenir un endroit de rencontre et de convivialité, est situé sur le lit de la rivière couverte de la Senne. Il fait l’objet d’un double enjeu :

  • Renforcer, par sa trame végétale actuelle l’identité du quartier ;
  • Contribuer au maillage vert de la Région.

La solution durable imaginée est une remise en scène du milieu naturel confortant la biodiversité régionale et le développement de sensibilités diverses en fonction des usages et des activités pratiquées.

Ant. Crahay : La logique de maillage des espaces verts/bleus, développée depuis + /-20 ans sur Bruxelles, part du principe qu’en reliant deux parcs par des cheminements on crée un troisième espace (1 parc + 1 chemin + 1 parc = 3 espaces verts). Or, ces ‘couloirs’ offrent une qualité de vie à des habitants (urbains) soucieux d’accéder facilement et rapidement à des lieux de verdure même peu étendus.

La promenade verte à Bruxelles (63 km) relève de cette idée à laquelle s’ajoute celle de la découverte de sites ‘incroyables’. Parallèlement, cette promenade qui donne à la ville une dimension naturelle permet aussi une densification via des (re)développements immobiliers utilisant/intégrant des espaces verts résiduels. Dans ce schéma le gain est double puisqu’à la multiplication des usages correspond aussi une densification des habitats.

Coûts et bénéfices

Des espaces dévolus aux sports (football, tennis, golf, hippodrome, ..) ou des toitures vertes rentrent-ils dans ce parcours ?

Ant. Crahay : Au niveau biologique oui, au niveau de l’usage c’est moins évident. Imaginez faire passer un cheminement par une toiture verte est peu probable ni recommandable !

M. Cantillon : N’oublions pas aussi que les espaces verts urbains répondent d’une dimension sensorielle importante. Les gens veulent ‘toucher’ et ‘sentir’ les plantes.

B. Cadranel : Lorsque, dans le cadre de promotions immobilières de citydev, nous réalisons des jardins nous sommes tenus de respecter un coefficient de biotope (**). Celui-ci impose l’utilisation de certaines plantes pour assurer la biodiversité du lieu. Très clairement cette imposition est une contrainte et a donc un coût. Toutefois, à terme, une telle démarche participe de l’attractivité et de la convivialité de la ville. Il existe, dans le plan canal, une idée de ce type qui reprend la notion de cheminement. Ainsi, le programme ‘Citygate’ (qui ambitionne de développer à terme plus de 80.000 m² sur +/- 3 ha à proximité du périmètre du PPAS Biestebroeck  à Anderlecht) pose la question du comment articuler les différentes fonctions (logements, équipements, activités socioéconomiques, culturelles et portuaires) que Citydev développera et quelle place réserver aux espace verts (ils devraient être réalisés sous forme de parc/promenade par l’IBGE). Parallèlement se pose aussi la question de savoir à qui profitera cet aménagement ?

Dans la mesure où un tel projet impliquera tous les acteurs du lieu (ex. : des toitures vertes des entreprises, aux ruches et potagers des habitants) et se révélera être aussi un espace de biodiversité, il constituera une plus-value pour l’ensemble de la ville et de son patrimoine ‘écologique’.

Ant. Crahay : Ajoutons que s’il importe de maintenir des zones d’industries urbaines (activités économiques), il convient aussi que les entreprises qui y sont installées rendent des services ‘environnementaux’ à la ville. Cela passe par une contribution : aménager leurs propres espaces verts et les ouvrir à la population qui doit pouvoir y accéder le soir, le WE, etc.

R. Luijters : Comme cela é été mentionné, la mise en œuvre d’un parc urbain a également un coût. Or celui-ci peut très rapidement devenir prohibitif selon la nature des plantes utilisées (exogènes /endogènes). A cet égard, l’usage de plantes exogènes tend parfois à l’artificiel en ce qu’il rompt avec la spontanéité de la flore locale. On crée alors un lieu sans véritable connexion avec son environnement et où le risque d’une appropriation immobilière et d’une gentrification est réel. A Chicago le Millenium Park (+/- 100.000 m² au nord ouest de la ville) dont le projet visait à remplacer des friches ferroviaires a été lancé en 1997 et achevé en 2004. Toutefois, sans contester la très haute qualité de ce parc, sa conception particulière, l’implantation d’œuvres d’art et surtout le recours à de nombreuses plantes exogènes ont ‘explosé’ le budget initial (150 millions US$) pour atteindre 450 millions US$. Parallèlement un phénomène de privatisation a favorisé la gentrification du lieu, lui faisant perdre sa fonction première d’espace public. Même si à Bruxelles nous ne sommes pas dans de tels budgets, il reste que dans le cas du Jardin Essentiel nous avons résolument choisi de nous reconnecter au biotope naturel de l’endroit en n’utilisant que des plantes ‘locales’.

Ouvrir les imaginaires

M. Cantillon : Contrairement à ce qui s’est passé à Chicago, notre objectif n’est pas de pas de faire du ‘spectaculaire’ pour attirer des promoteurs ou des touristes mais bien d’ouvrir les imaginaires à travers des démarches d’artistes capables de proposer d’autres visions de la nature en ville.

B. Cadranel : Dans la mesure où Bruxelles évolue dans un contexte différent de celui des ‘grandes’ métropoles internationales et où nos démarches sont issues de la notion de contrat de quartier, on reste effectivement dans de la micro-intervention et on limite dès lors le risque de gentrification.

Par ailleurs la création d’espaces publics de qualité doit aussi répondre aux besoins des entreprises. En d’autres mots ces espaces et leurs aménagements doivent contribuer à l’attractivité et au développement d’activités économiques et non simplement aux fonctions résidentielles.

Enfin, un projet de reconditionnement de friches tel celui des anciennes usines Léonidas à Anderlecht est une entreprise de longue haleine (entre 5 et 10 ans). Durant cette période, on peut parfaitement ‘créer’ des événements temporaires qui nourriront la vitalité du lieu et affirmeront son identité. L’arrivée du festival Couleur Café sur le site de Tour et Taxis, à un moment où celui-ci était en ‘déshérence’, a fait la preuve de la viabilité et du potentiel du lieu. Ce que personne ne conteste aujourd’hui et certainement pas les créateurs de Parkfarm (***)

R. Luijters : Cela suppose de procéder en se basant sur les qualité et ipséités du lieu sans chercher à faire un ‘copié-collé’ d’autres expériences.

J. Wielander : Les parcs ‘réussis’ sont ceux qui recèlent d’une dynamique pour avoir su créer/respecter un écosystème. Ils peuvent (doivent) agir comme catalyseur (amorcer la pompe) de création de nouveaux espaces publics selon un usage collectif durable.

J. Mathieu : La relation entre espace public ‘à usage collectif et durable’ et ce qu’on y construit autour est alors essentielle. Il reste que sensibiliser les promoteurs à de telles démarches ‘collectives’ n’est pas toujours aisé. Ainsi, dédier des rez d’immeubles à des activités collectives et à des lieux de socialisation est une excellente idée mais elle est confrontée à un double problème : le projet sera rejeté par le promoteur au motif d’une rentabilité sacrifiée ou il sera réalisé mais augmentera alors le prix de sortie des appartements et posera une autre question en filigrane :  Qui sera en mesure de les acheter ?

R. Luijters : Ce dilemme existe à tous les niveaux. Arborer une rue – cela participe du développement des espaces verts urbains – a un coût mais aussi un bénéfice social statistiquement vérifié : il y a toujours moins de violence dans une rue plantée d’arbres !

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