Participants à la table ronde _ photos: Bernard Demoulin

Architecture, un nécessaire Mexit

Écrit par Thierry Laffineur le 4 novembre 2019

Table Ronde novembre 2019

Aux questions actuelles du comment vivra-t-on et que construira-t-on dans une société devenue très urbaine et polarisée autour des évolutions technologiques et des préoccupations environnementales, la présente table ronde proposait une réflexion articulée autour de l’architecture confrontée à 3 défis: l’économie circulaire (matériaux et recyclabilité), la technologie (modification de nos modes de travailler, vivre et circuler) et l’urbanisme (mieux vivre ensemble).

C’est cette triple approche qui requiert un ‘Exit Mental’ permettant de reconsidérer les objectifs architecturaux et urbains

Participants à la table ronde _ photos: Bernard Demoulin

Pour y répondre, cette édition rassemblait : 

  • Christophe Erkens – Architecte / Partenaire  - Cushman&Wakefied Design & Build
  • Charles Albert van Hecke – Architecte / Administrateur - Altiplan
  • Christian Sibilde  - Architecte /Fondateur - DDS+
  • Philippe Samyn – Urbaniste, architecte, Dr. Ingénieur - Philippe Samyn & Partners
  • Cedric Franck  - Architecte /Fondateur - Urban Platform
  • Aline Branders – Architecte/ Partenaire - A2M
  • Christine Duchamps – Ingénieur/Architecte – Arcanne
  • Martine Rorif  - Ingénieur/COO - Befimmo
  • Sébastien Heuss – Architecte Paysagiste / Administrateur – Árter

Mise en perspective

En évoquant l’économie circulaire appliquée à l’architecture et donc à la construction, on considère que les bâtiments doivent pouvoir être construits, exploités, entretenus, réparés, réutilisés ou adaptés à de nouveaux besoins selon le principe d’un minimum de ressources pour un maximum de valeur(s).

A contrario, en insistant sur le gaspillage dramatique de nos ressources naturelles au regard de l’évolution de la production mondiale du ciment, passée de 100.000 tonnes par an en 1945 à 4,7 milliards de tonnes par an en 2018, dont 60% en Chine et 5% en Inde.  Philippe Samyn nous invite à être cyniques : « Pour fabriquer 100 kilos de béton, il faut 300 kilos de sable et 300 kilos de gravier. L’économie circulaire, consisterait-elle alors à casser du béton pour refaire du gravier ?  Certes non mais, dans un contexte de densification urbaine liée à une croissance exponentielle de la population, à une diminution/pillage des ressources naturelles et à une transition écologique comme enjeu sociétal, l’architecture doit réinventer son modèle et y intégrer – entre autres - le principe de circularité »

Résilience & Durabilité Charles-Albert van Hecke

«Cette logique circulaire repose alors sur la conception de bâtiments résilients et durables». Ce qu’explique C.-A. Van Hecke qui précise en outre que : 

  • La résilience d’un immeuble est sa capacité à être transformé au gré des usages.
  • La durabilité d’un bâtiment est liée à son caractère évolutif, flexible et réversible.

Si notre responsabilité d’architecte est de changer les modèles de nos constructions pour les inscrire dans ce schéma de résilience et de durabilité, il importe également de faire sienne la mise en œuvre de matériaux biodégradables, réutilisables ou recyclables. Ces nouveaux paramètres doivent nous inspirer pour concevoir des bâtiments intelligents relevant de cette durabilité. »

Parallèlement, comme le souligne Martine Rorif : «Les techniques et les parachèvements doivent permettre l’adaptabilité et l’évolution des fonctions des bâtiments dans le temps. Il s’agit donc de recourir à des éléments démontables, récupérables et recyclables et à des techniques capables de conférer une multifonctionnalité».

Est-ce le principe des poupées russes : une enveloppe pérenne et des couches successives qui le sont moins ? Martine Rorif

«C’est surtout le principe qui veut que la résilience et la durabilité des bâtiments soient pensées dès leur genèse, selon le cycle complet :  de la conception à la réutilisation/réaffectation en passant par la construction et l’exploitation. Cela suppose de capitaliser les enseignements issus de l’utilisation de plateformes de modélisation, de logiciels permettant de traiter les données captées sur le terrain et de connaître la nature des matériaux et leur capacité à être recyclés. » explique C.-A. Van Hecke

Ce que confirme M. Rorif : «Nos choix architecturaux et techniques sont désormais considérés au regard  des matériaux qui les composent, selon une inventorisation qui en précise la source, la qualité, la démontabilité et la recyclabilité. Nos immeubles deviennent des stocks de matériaux identifiés par un passeport».

«C’est ce que fait NIBE (**) depuis des décennies aux Pays-Bas : des ‘cartes grises’ de matériaux» souligne Ph. Samyn pour qui « il importe également de se rappeler que n’existe pas de mauvais matériaux, mais bien de mauvais usages de matériaux !»

Logique également revendiquée par Aline Branders qui rappelle que les matériaux présentant un moins bon bilan écologique (p.ex. : le béton) ne doivent pas systématiquement être exclus dès lors que leur utilisation est rationnelle et apporte une plus-value au bâtiment ! » Aline Branders

Si les matériaux constituent un des points essentiels de la recyclabilité, les technologies ne sont pas en reste. Elles aussi doivent être évaluées en amont du programme afin d’être mises en œuvre à bon escient et donc valoriser le projet. Or ce n’est pas systématique. Ainsi, constate Ph. Samyn :  «L’air conditionné est une aberration ! Le Paris d’Haussmann ou la ville de Yazd en Iran restent des modèles pertinents d’architecture sans recourir à la climatisation !»

Des contrats de quartier hybrides

En explorant plus avant la dimension recyclage/circularité on comprend que celle-ci dépasse le cadre des immeubles pour s’attacher aux fonctions urbaines. Cette dimension, mise en avant par Sébastien Heuss, montre que : « Dans les premiers contrats de quartier réalisés il y a une vingtaine d’années, les programmes étaient figés et balisaient (trop) précisément ce qu’il convenait de construire. Aujourd’hui, on dispose de plus de latitude dont celle de pouvoir anticiper des usages et des occupations qui varieront au cours de la durée du contrat de quartier (environ 80 mois). C’est ainsi qu’apparaissent des lieux hybrides. Ils répondent notamment à la problématique de l’évolution des équipements de proximité. A la maison de quartier ou à la crèche, s’ajoutent aujourd’hui des « tiers-lieux », des espaces hybrides de type atelier/horeca/espaces de formation, des locaux pour associations convertibles en logements, etc. Repenser le modèle architectural de demain renvoie à une réflexion urbanistique globale et fondamentale : construire la ville de demain consiste d’abord à en penser les réseaux et leurs interactions. » Sébastien Heuss

Quoi et comment construire 

Que répondez-vous dès lors à la question du ‘quoi’ et ‘comment’ construire face à des appels d’offres pas toujours bien réfléchis ?

Philippe SamynPour Ph. Samyn, « À la question du quoi la réponse est de faire des bâtiments aimables, sans excès et transmissibles de générations en générations. La plupart des immeubles d’avant la Seconde Guerre Mondiale – non sans défauts - sont toujours là et toujours habités ! 

Ajoutons que la question du quoi construire, responsabilité du pouvoir adjudicateur, doit précéder celle du comment , responsabilité de l’architecte. Nous sommes dans un piège dès lors que nous devons définir simultanément le quoi et le comment. Cette confusion omniprésente reporte en effet l’entière responsabilité de la conception et de la construction sur l’architecte alors que nous sommes prioritairement des constructeurs. »

Cette vision n’est pas unanime. Ainsi A. Branders défend l’idée « qu’on ne peut dissocier le comment du quoi voire du pourquoi, dans la mesure où ces 3 phases interagissent en permanence ».

Autre élément avancé par M. Rorif « Il appartient à l’architecte et au maître d’ouvrage de ‘dépasser’ certaines contingences et de tirer la question du ‘quoi’ construire vers celle d’un ‘mieux’ construire ! » 

Or, aujourd’hui, souligne Ch. Erkens : « Ce ‘mieux’ du travail de l’architecte est soumis à plusieurs contraintes dont : Christophe Erkens

  • La complexification du cadre réglementaire;
  • Un raccourcissement de l’échelle du temps;
  • Un rapport difficile avec l’Administration»

M. Rorif souligne toutefois qu’en ce qui concerne les grands projets, un processus de dialogue constructif et préalable au dépôt de la demande de permis a été instauré au niveau de la "chambre de qualité".

Retrouver une simplicité intelligente

Une approbation générale confirme qu’un temps raccourci et une complexification des règles sont les premiers freins à l’émergence de nouveaux modèles. En effet, toute réflexion quant à la modélisation ‘en amont’ d’un bâtiment requiert un temps que les commanditaires publics ne ‘donnent’ pas à l’architecte. Situation qu’on résumera par la formule : L’échelle du temps n’est pas en faveur de la création mais de l’Administration.

Argument sur lequel rebondit Ph. Samyn : « Il nous appartient en conséquence de dialoguer avec l’Administration dans sa réflexion sur le quoi construire».

Un autre frein existe. Il se situe au niveau de la complexité et des paradoxes de la technologie. 

Cédric Franck Comme le suggère C. Franck : « La façon la plus simple de ventiler un bâtiment c’est d’ouvrir une fenêtre ! Or, avec les évolutions technologiques ce back to basics devient difficile. On peut inventer les meilleurs principes de recyclage, la réalité montre qu’entre des règlementations administratives, légales et techniques, contraignantes et des délais réduits on nous demande de faire des choses de plus en plus difficiles dans des temps toujours plus courts. D’où une question : pourquoi recourir à des techniques compliquées alors que la maison bruxelloise (3 pièces en enfilade) est un exemple de simplicité intelligente ! Une sorte de mantra résilient, illustré par des immeubles (appartements ou bureaux) construits il y a 150 ans avec des matériaux qui sont toujours là. Faisons des choses simples selon un urbanisme simple : des entrées côté rue, des jardins à l’arrière. L’idée du Mexit – comme celle d’autres concepts tel celui de la ‘Smart-City’ -  n’est pas sans évoquer une forme de fuite en avant qui veut que dès lors que tout est à réinventer il semble nécessaire de faire des choses compliquées selon des techniques sophistiquées et des mises en œuvre insensées ! »

Pour Ph. Samyn, le concept de smart city met en évidence plusieurs paradoxes dont celui de  la connectivité : « Plus vous connectez plus vous fragilisez. La connectivité c’est l’inverse de l’indépendance. Une connectivité raisonnable est une connectivité optionnelle. Par ailleurs, si vous voulez un exemple efficace de recyclage regardez la ‘sagesse’ des bidonvilles en Inde : le recyclage y est automatique simplement parce qu’on ne peut se permettre de gaspiller . Question de plan de vie, question de survie.» Christian Sibilde

Approche reprise par Christian Sibilde : « Au regard de la cité – smart ou non - , la question fondamentale est de comprendre que le ‘recyclage’ prioritaire est celui de la ville… parce qu’il contient tous les autres. Or la question du comment transformer la ville (multifonctionnalité des quartiers, qualité des espaces publics, mobilité réinventée, etc.) fait sens dès lors que la plupart des logements/bureaux dessinés aujourd’hui ne correspondront plus à nos façons d’habiter/travailler d’ici 10 ou 20 ans ! Cela posé, une telle évolution suppose aussi un préalable, celui de modifier nos comportements».

La Belgique est-elle un marché trop confortable face changement de modèle ?

C. Franck : « La Belgique est un marché confortable dans lequel on évolue gentiment. Depuis combien de temps parle-t-on de développement durable et de résilience ? Si nous avons tous adopté un vocabulaire vert dans l’immobilier, la réalité montre que les mots ne désignent encore que des actions majoritairement cosmétiques». 

A cela s’ajoute le poids des lobbies soucieux de défendre des intérêts souvent peu en concordance avec ceux d’une économie circulaire. Face à ces attitudes qui nous maintiennent dans une tranquille évolution sans nous mener vers une nécessaire révolution, les clés pour réinventer la ville de demain sont-elles dans la poche du seul architecte ? 

M. Rorif : « Les choses évoluent toutefois dans le bon sens, les propriétaires sont de plus en plus conscients de leurs responsabilités sociétales et environnementales. Prenons pour simple exemple celui de notre projet ZIN (***) 

Opposition amicale Participants à la table

Insistant sur le nécessaire dialogue entre architecte et Administration, Ph. Samyn précise : « Nous devons travailler en collaboration avec l’Administration, c’est ainsi que l’on apprendra et avancera ensemble vers cette nécessaire révolution. Il ne s’agit pas de compromis ni d’inféodation mais de confrontation positive. Notre devoir d’architecte est de nous ‘opposer amicalement’. 

Diagnostic différent pour M. Rorif quant aux modalités de développement des projets et au dialogue entre commanditaire et maître d’œuvre. « S’agissant des développements ceux-ci relèvent de plus en plus de la ‘cocréation’ et associent l’environnement humain immédiat du site (riverains, utilisateurs, propriétaires, administrations) à l’élaboration du programme. »

Christine Duchamps Avis partagé par C. Duchamps : « Cette réalité du dialogue et de la concertation préalable permet d’intégrer une multiplicité d’avis spécialisés. C’est indiscutablement un plus pour la qualité du projet et son processus de développement. »

Ph. Samyn : « Attention. Sous couvert de cocréation il ne s’agit pas de mélanger le quoi et le comment. Le danger est l’ingérence permanente d’une Administration qui , censée poser la question du comment à l’architecte est tentée de donner la réponse en même temps. »

Autre hiatus mentionné par C. Franck « Cette même Administration qui impose des délais très (trop) courts (notamment 30 jours pour déposer un permis d’urbanisme une fois le marché attribué) fait preuve d’un état d’esprit qui nous frustre du temps nécessaire à une réflexion plus approfondie. Le devoir d’exemplarité des autorités est pris là en défaut. »

Aline Branders : « Si je reviens sur le rôle de l’architecte, il est celui du chef d’orchestre d’une pluridisciplinarité. C’est sa plus-value. C’est aussi son défi. Il est en effet difficile de se spécialiser dans un domaine particulier tout en gardant une vision complète des différents aspects (sécurité incendie, acoustique, énergie, matériaux, écologie, etc.) d’un projet. En conséquence, notre rôle est surtout de coordonner l’ensemble des disciplines – de plus en plus complexes - qui contribuent à la bonne réalisation du programme. A cet égard, une approche et une connaissance globales restent essentielles».

«Derrière la notion de mexit, l’objectif est de repenser les pratiques architecturales et urbanistiques afin de répondre – selon de nouveaux modèles – à la densification urbaine et aux conséquences sociétales et environnementales de la construction » précise encore C.-A. Van Hecke pour qui « dans ce nouveau modèle, l’économie circulaire, l’innovation et la réintégration de la nature dans la ville sont les règles du jeu de demain. Afin que les villes s’inscrivent dans les objectifs des Learning Cities de l’Unesco».  Participans à la table ronde

(*) Mexit = Exit mental

(**) Le modèle NIBE-TWIN est un système de classement environnemental des matériaux de la construction, développé par le Nederlands Instituut voor Bouwbiologie en Ecologie.

(***) Reconversion des anciennes Tours WTC du Quartier Nord de Bruxelles.

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